Au cœur de Versailles, un ancien bassin historique est devenu la ferme Nature & Découverte, productive et pédagogique, grâce à Gilles Degroote, fondateur de CLAP France. Pour lui, l’agriculture urbaine permet une reconnexion au vivant et la transformation d’un monde à réinventer. Entretien avec un « fermier urbain » qui a accepté de répondre aux questions Cdurable.

Nature & Découverte : la ferme pilote de CLAP france
« À un moment, j’ai compris qu’il fallait arrêter d’expliquer la transition… et commencer à la vivre »
Avant d’être maraîcher urbain, Gilles Degroote accompagnait entreprises et institutions sur les questions de développement durable. Un travail intellectuel, stratégique, utile — mais insuffisant. « Pendant des années, j’ai conseillé des organisations sur la transition écologique. Mais je ressentais un décalage grandissant. On parlait beaucoup de changement sans toujours savoir ce que cela voulait dire concrètement. À un moment, j’ai compris qu’il fallait arrêter d’expliquer la transition… et commencer à la vivre. »
La rencontre avec le site versaillais agit comme un révélateur. Un ancien bassin historique, fermé au public, sans vocation agricole apparente. « Beaucoup voyaient un lieu technique ou patrimonial. Moi, j’ai vu un potentiel vivant. J’ai imaginé immédiatement un espace nourricier, pédagogique, ouvert. Une ferme au cœur de la ville, presque comme une évidence. »
Ce n’est pas seulement un projet professionnel qui naît alors, mais un basculement personnel. « Le déclic, ça a été de remettre les mains dans la terre. La terre vous remet instantanément à votre juste place. Elle vous apprend plus en une saison que des années de réunions. »

Une ferme à 200 mètres d’une gare
Installer une ferme productive en pleine ville pourrait sembler relever de l’utopie. Pour Gilles Degroote, c’est exactement l’inverse. « Ce qui est étrange, ce n’est pas qu’il y ait une ferme en ville. Ce qui est étrange, c’est qu’il n’y en ait plus. Historiquement, les villes ont toujours été nourricières. On a simplement oublié cette évidence. »
« Les gens arrivent ici stressés, pressés… et au bout de dix minutes, ils ralentissent. Ils regardent les plantes, les insectes, le sol. La ferme agit comme un sas de décompression entre la ville et le vivant. »

« La permaculture, ce n’est pas une technique. C’est une manière de regarder le monde »
Au cœur de la ferme, la permaculture n’est pas présentée comme une méthode miracle. « La permaculture, ce n’est pas planter différemment. C’est penser différemment. C’est comprendre que tout est relation : le sol, l’eau, les plantes, les humains. On ne cherche plus à dominer la nature, mais à coopérer avec elle. »
Concrètement, cela signifie diversité des cultures, fertilité naturelle des sols, observation permanente. « Ici, on expérimente chaque jour. On observe beaucoup plus qu’on n’agit. Le vivant sait souvent mieux faire que nous. »
Face aux crises actuelles, il voit dans cette approche une réponse globale. « Les crises écologique, sociale, alimentaire… sont liées. La permaculture propose une vision systémique. Ce lieu est une sorte de laboratoire du monde d’après, mais un laboratoire très concret. »

Produire en ville : un geste agricole et politique
La ferme produit jusqu’à deux tonnes de fruits et légumes par an. Une quantité modeste à l’échelle d’une ville, mais symboliquement puissante. « Ce n’est pas la quantité qui compte le plus. C’est le lien recréé. Quand quelqu’un mange un légume cultivé à quelques mètres de chez lui, quelque chose change profondément. »
Peut-on nourrir une ville entière avec ce modèle ? « L’enjeu n’est pas de remplacer l’agriculture rurale, mais de reconnecter les citoyens à leur nourriture. »

« La transmission est probablement notre première mission »
Très vite, la vocation pédagogique s’impose. « On s’est rendu compte que ce que les gens venaient chercher ici dépassait largement le maraîchage. Ils viennent retrouver quelque chose qu’ils ont perdu sans même s’en rendre compte. »
Les enfants vivent souvent une expérience fondatrice. « Je me souviens d’un enfant qui m’a demandé si les carottes poussaient vraiment dans la terre. Ce moment m’a marqué. Il ne faut pas juger : cela montre simplement à quel point nous avons coupé les nouvelles générations du vivant. »
La ferme devient une école informelle. « L’éducation à la nature manque énormément aujourd’hui. On apprend beaucoup de choses essentielles… mais pas comment fonctionne le vivant dont nous dépendons pourtant entièrement. »

Une reconnexion sensible
Pour Gilles Degroote, la transformation écologique commence rarement par des arguments rationnels. « On ne change pas parce qu’on nous explique. On change parce qu’on ressent. Toucher la terre, sentir une plante, récolter un fruit… ces expériences marquent durablement. »
La ferme agit comme un lieu d’expérience immersive. « Les visiteurs repartent souvent en disant qu’ils voient leur ville différemment. C’est ça, la reconnexion au vivant : changer le regard avant de changer les comportements. »
« Planter, transmettre, prendre soin. C’est déjà transformer le monde. »
Questions Cdurable à Gilles Degroote
Questions Cdurable !
ou c’est pas durable ?
Au delà des communiqués, qui ne présentent souvent que le « meilleur », et du développement durable, qui ne fait que tenter de réduire les impacts négatifs d‘une croissance volumique, nous nous intéressons aujourd’hui, 20 ans après la création de Cdurable.info, aux questions essentielles. Alors Cdurable ou pas ? 9 questions qui nous invitent à Comprendre pourquoi Agir & Coopérer avec le vivant, Cdurable !

1 – Quelle est la nature de ma relation avec le vivant ?
Très forte depuis ma reconversion professionnelle il y a 10 ans.
Devenu jardinier maraîcher et entrepreneur, je créer des paysages comestibles (potagers, microfermes). Je suis donc en contact quotidien avec une nature de proximité pleine de vie (faune et flore).
J’ai aussi la chance de vivre à proximité d’une forêt et de la traverser presque quotidiennement en allant travailler à vélo jusqu’à Versailles où se trouve la ferme pilote de CLAP France : la ferme Nature & découvertes. Nous y accueillons plus de 2500 humains petits et grands chaque année dans le cadre de visites scolaires, formations à la permaculture ou séminaires écologiques.
J’aime passer mes vacances à randonner dans les montagnes où à la mer où une autre faune et flore que nous aimons observer nous accueille. Et depuis peu, un chien berger américain m’accompagne partout où je vais !
2 – Quels sont mes besoins et choix d’alimentation ?
Alors c’est l’un de mes (nombreux !) vices, je suis une bonne fourchette !! et … un très mauvais cuisinier !
Heureusement pour moi, j’ai la chance de partager ma vie avec une italienne (vive l’Europe !) dont c’est l’un des nombreux talent de savoir sublimer de bons produits en mets simples et délicieux. Nous privilégions autant que possible une alimentation bio, locale et de saison. J’ai la chance de pouvoir produire moi-même mes légumes de saison que nous complétons par nos achats au marché.
Nous consommons occasionnellement de la viande que nous achetons dans une excellente boucherie de notre quartier qui propose une sélection de viandes et charcuterie artisanale qui arrivent directement des producteurs, dans le respect du principe “de la ferme à la table”.
Au delà des produits frais, nous choisissons des marques que nous apprécions pour leur qualité et qui sont disponibles chez les distributeurs alimentaires à proximité de chez nous où sur notre chemin domicile-travail (de nombreux commerçants de bouches et des distributeurs type biocoop, monoprix, auchan selon).

3 – Quel est mon type d’habitat actuel et idéal ?
Je vis dans un ancien grenier sous le toit d’une maison construite en 1860 que nous avons entièrement retapé et surtout isolé !
Une petite copropriété au cœur d’une ville proche de la forêt et de nombreux transports en commun à 15 min de Paris. J’aime la ville pour la proximité avec de nombreux lieux culturels et animés accessibles simplement en transport public.
4 – Quelle activité physique favorise mon bien-être et ma santé
Jocker !


5 – Quels savoirs m’ont permis de comprendre comment agir ?
D’abord une conscientisation personnelle des enjeux écologiques, alors étudiant, pendant les années 90 (sommet de Rio etc…) et des limites planétaires dont l’activité et le mode de vie d’une partie de l’humanité provoque le dépassement parfois irréversible (dérèglement climatique, pollution, érosion de la biodiversité, perturbation des cycles biochimiques …).
En parallèle, savoir que des solutions existent pour faire différemment sans forcément vivre moins bien, au contraire, permet souvent de vivre mieux, plus simplement avec sobriété.
Puis la conscientisation de plus en plus grande des citoyens pendant le début des années 2000 (« Une vérité qui dérange« ) avec la recherche de solutions locales qui étaient et sont encore pour certaines autant d’expériences concrètes pour comprendre comment agir.
Bien sûr une abondance d’ouvrage et de belles rencontres permettant de penser les crises et leurs solutions.
6 – Quel est le sens que je donne à mon travail ?
Beaucoup. Je transforme des friches urbaines en paysages comestibles qui deviennent des lieux magnifiques, abondants de saveurs, couleurs, de vies et très inspirants pour nos visiteurs.
Des lieux militants comme la ferme Nature & découvertes à versailles pour une écologie positive qui encourage l’action auprès d’une grande diversité de publics (de tout âge, conscients/engagés ou non sur la crise écologique).
Ceci après une première aventure professionnelle de 13 ans dans le conseil pour la transformation écologique des organisations.

7 – Quelle énergie j’utilise pour mes usages et besoins ?
Un mix énergétique composé d’énergie nucléaire et renouvelable pour l’électricité (via Enercoop), gaz pour ma chaudière à condensation et le pétrole pour mon véhicule de fonction à combustion que j’essaie d’utiliser uniquement lorsque c’est indispensable pour mon travail, grâce aux transports publics très accessibles en ville et mon vélo.
8 – Quelle est mon implication personnelle pour l’intérêt général ?

Un métier utile
qui régénère la ville.
Des emplois créés (7 emplois directs et d’autres indirectes) et des salaires versés, une redistribution des fruits de l’activité de CLAP via les différents impôts versés et le reversement d’une partie du CA à l’association Terre de liens.
Une vie simple, créative et engagée !

Terre de Liens dénonce dans un rapport le trop difficile accès aux terres agricoles
9 – Quels sont mes liens de coopération et ma participation au bien commun ?
Tous mes projets au sein de CLAP se font en coopération avec de nombreuses personnes / métiers. C’est la coordination de ces différentes ressources et talents qui font de mes projets des réussites.
Actuellement, pour renforcer la coopération au niveau de mon territoire, je participe à la Convention des Entreprises pour le Climat en Ile de France. Une association d’intérêt général qui souhaite mobiliser les acteurs économiques pour transformer leur modèle d’affaire face aux enjeux environnementaux et sociaux.
Et je participe à la vie de la cité à travers mon engagement citoyen (vote, réseaux d’acteurs locaux, engagement associatif…)

10 – Carte blanche : quel est le message essentiel que vous souhaitez faire passer à nos visiteurs ?
« Seule l’action nous sauvera ! »
Chacun à son niveau, là où il est, a le pouvoir d’agir pour accompagner la transformation nécessaire de nos modes de vie pour les rendre plus compatibles avec les limites écologiques de la planète. Dans son travail, son quartier, ses choix de consommation et de vie, ses votes etc…
Un engagement régénératif, parfois créatif et positif pour soi et l’écosystème dans lequel on vit.


