Alors que les tensions géopolitiques rappellent la fragilité des approvisionnements énergétiques européens, la décarbonation de l’industrie apparaît plus que jamais comme un enjeu de souveraineté économique. Pour Mirco Peron, professeur à NEOMA Business School et spécialiste de la transition énergétique, la France dispose d’un atout majeur avec son électricité largement décarbonée. Mais faute d’une véritable stratégie de coordination entre État, recherche et industriels, cet avantage reste sous-exploité. Dans cette tribune, il plaide pour une politique industrielle capable de transformer cet héritage énergétique en levier de compétitivité et de réindustrialisation.

Les tensions autour du détroit d’Ormuz, ravivées ce printemps, ont eu au moins une vertu : rappeler que la dépendance énergétique européenne n’est pas une abstraction géopolitique. Pour les industriels français du verre, de la céramique ou de la chimie lourde, elle se lit directement sur la facture énergétique, pèse sur les marges et freine les décisions d’investissement. Le signal d’alarme n’est pourtant pas nouveau. Il avait déjà retenti en 2022, avec la guerre en Ukraine et la brutale remontée des prix du gaz. Rien, ou presque, n’a changé depuis.
Ce paradoxe mérite qu’on s’y attarde. La France dispose, objectivement, d’un avantage compétitif rare en Europe : un mix électrique parmi les moins carbonés du continent, grâce à son parc nucléaire. Produire un kilowattheure en France émet structurellement moins de CO₂ qu’en Pologne, en Roumanie ou dans une grande partie de l’Europe de l’Est. Dans un contexte où les mécanismes de tarification carbone s’étendent — carbon cap-and-trade, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, obligations de reporting sur les émissions de Scope 3 dans l’ensemble des chaînes d’approvisionnement — cet avantage se traduit en économies réelles et mesurables pour les industriels qui savent en jouer.
Pourtant, la France reste massivement dépendante du gaz pour ses usages industriels. Pourquoi ? Parce que les choix énergétiques des entreprises ne se font pas à l’horizon de la nécessité, mais à celui de la rentabilité immédiate. Un four à hydrogène représente un investissement lourd, une technologie encore en déploiement, un risque financier à dix ans. Un four à gaz, lui, est une certitude à court terme. Tant que ce différentiel de risque n’est pas corrigé par un signal économique clair — une incitation, une garantie, un engagement de long terme de la puissance publique — le choix industriel est vite fait. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est une question d’incitation.
Deux voies de décarbonation sont aujourd’hui techniquement matures et économiquement pertinentes dans le contexte français : l’électrification des procédés thermiques qui s’y prêtent, et la substitution par l’hydrogène là où l’électrification n’est pas viable. Ces deux leviers valorisent précisément le mix bas-carbone français. Des projets existent : le projet européen H2GLASS, coordonné par le centre de recherche norvégien SINTEF, démontre ainsi la faisabilité de la combustion 100 % hydrogène dans des fours verriers, avec des sites pilotes en Italie et en Slovénie. La France dispose des conditions structurelles pour s’inscrire dans cette dynamique. Ce qui lui manque, c’est la coordination pour y aller.
C’est là que le parallèle avec la Chine devient instructif, et inconfortable. En l’espace de deux décennies, Pékin a engagé une transformation profonde de son économie industrielle, devenant le premier exportateur mondial de véhicules électriques, de batteries et d’équipements solaires — même si cette transition reste inachevée sur le plan des émissions globales. Cette dynamique ne s’est pas construite par décret réglementaire seul. Elle repose sur une coordination explicite entre l’État, les universités et les industriels, maintenue dans la durée, sur des objectifs précis et des horizons longs — et sur des subventions massives orientées dès les années 2000 vers des filières stratégiques. CATL et BYD ont grandi dans cet écosystème : celui d’une volonté coordonnée, financée et assumée sur vingt ans. L’Europe, face à cette réalité, a répondu par des barrières tarifaires sur les véhicules électriques chinois. C’est une réponse défensive. Elle protège à court terme.
La France, comme l’Italie ou l’Allemagne, tend à agir par réaction plutôt que par anticipation. Les crises énergétiques de 2022 auraient dû accélérer une transformation structurelle de l’appareil industriel. Elles ont surtout produit des déclarations d’intention. Le projet de communes 100 % dégazéifiées annoncé récemment — cent communes sur trente-cinq mille — illustre bien cette logique du signal symbolique substitué à la stratégie de masse. Ce n’est pas insuffisant par manque de moyens. C’est insuffisant par manque de cohérence.
Ce que la France doit construire, ce n’est pas davantage de réglementation. C’est un cadre de coordination industrielle qui rende les investissements de décarbonation prévisibles, finançables et rentables. Cela suppose trois choses : des engagements publics de long terme qui stabilisent le calcul économique des industriels ; une recherche appliquée réellement connectée aux besoins des filières, pas cantonnée à la production de frameworks abstraits ; et une capacité à transformer l’avantage structurel du mix électrique français en argument économique concret, notamment dans les négociations d’approvisionnement et les calculs de localisation industrielle.
Le moment est là. Le cadre réglementaire et tarifaire européen — carbon pricing, ajustement carbone aux frontières, reporting extra-financier sur les émissions de Scope 3 — va mécaniquement accroître la valeur de produire dans un pays à faibles émissions électriques. La France peut en faire un levier de réindustrialisation. Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. La prochaine crise énergétique n’attendra pas qu’on ait fini de délibérer.



