Pierre Beccaria a été ingénieur-docteur méthodologue à l’Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture) puis Chef de Marché National Saint Gobain Distribution Bâtiment France (DMBP) avant de prendre une retraite propice à la réalisation d’un ouvrage qui retrace le parcours du développement durable, de la résilience et de la transition en un Dictionnaire pour revisiter un espace de débat et d’arbitrage. Il a accepté de répondre aux questions essentielles Cdurable.
Revisiter un espace de débat et d’arbitrage
Cet ouvrage retrace le parcours du développement durable, de la résilience et de la transition : dans 208 documents ou discours et 109 actions émanant de 146 institutions dans le cadre de 39 événements (sommets…).
Il a été conçu grâce à des éléments de sciences de la communication ainsi que d’analyses de discours et de politiques publics autour de la notion de mot d’ordre.
D’où neuf sous-nomenclatures, munies de lexiques, pour 570 articles consultables par deux tables des entrées, alphabétique et thématique.
Table des matières
- I. Textes
- 1. Textes officiels
- 2. Discours et appels
II. Dispositions spécifiques ou concomitantes- 1. Dispositions politico-administratives multiniveau
- 2. Dispositifs sociotechniques
- 3. Transitions locales
- 4. Mouvements de contestations et actions directes
III. Éléments de contextes- 1. Sommets et événements
- 2. Gouvernance multiniveau
- 3. Pays dans les négociations internationales
Une troisième table, chronologique et multiniveau, situe les textes en contexte et esquisse une périodisation.
Introduction de l’auteur
La notion politique de développement durable avant le concept de durabilité
Questions Cdurable à Pierre Beccaria
Questions Cdurable !
ou c’est pas durable ?
Au delà des communiqués, qui ne présentent souvent que le « meilleur », et du développement durable, qui ne fait que tenter de réduire les impacts négatifs d‘une croissance volumique, nous nous intéressons aujourd’hui, 21 ans après la création de Cdurable.info, aux questions essentielles. Alors Cdurable ou pas ? 9 questions qui nous invitent à Comprendre pourquoi Agir & Coopérer avec le vivant, Cdurable !

1 – Quelle est la nature de ma relation avec le vivant ?
Je me sens bien dans la nature
Je me sens bien dans la nature, sauvage ou domestiquée de façon raisonnable. Je vais au jardin pédagogique de ma commune. J’ai fait des études universitaires en « sciences de la nature et de la vie », puis en école d’agronomie. Aujourd’hui je reprends contact avec ces institutions qui répondent assez peu. Mon union d’ingénieurs du vivant organise des Apér’Agros pour créer du lien. Dans mon église, le pasteur a fait une étude biblique sur la nature.

2 – Quels sont mes besoins et choix d’alimentation ?
Une nourriture simple et varié
Une nourriture simple et variées, crudités, soupes et un peu de viande, œuf ou poisson et de yaourt.
Le Bio de Carrefour et de Saveurs de la Terre, la production d’amis et voisins, bientôt la mienne.


3 – Quel est mon type d’habitat actuel et idéal ?
Idéalement la fermette de mes aïeules sur un coteau du Loir ou l’ancien moulin à huile de mon grand-père au pied d‘une colline niçoise.
4 – Quelle activité physique favorise mon bien-être et ma santé ?
Le vélo, le bricolage, le jardinage, la promenade avec ma mère, le basket l’année prochaine.
5 – Quels savoirs m’ont permis de comprendre comment agir ?

Au départ, le manuel sur l’Art de greffer de Charles Baltet ; les cours de M. Guyot en anatomie végétale, de Vincent Labeyrie à l’Université François Rabelais, de Robert Badouin à Montpellier Sup Agro, les ouvrages et conférences de Marc Dufumier en politique agraire et agroécologie.
Depuis 2004, une multitude d’idées éparses sur le développement durable : Theys, 1993 (définitions biocentrique, technocentrique et anthropocentrique de l’environnement) et 2000 (« seconde étape du DD ») ; Brodhag, 2004 (les quatre stratégies de DD) ; Cyria Emelianoff (DD comme espace de débat)… en philosophie des sciences ; Piaget, 1967 et Berthelot, 2001 ; en philosophie Kant, Bergson… et Godin, 2004.
6 – Quel est le sens que je donne à mon travail ?
Ménager la Création avec mes voisins et mon réseau tout en veillant à ce qui se passe à l’international
Le sens de mon travail de documentation et de médiatisation scientifiques est de ménager la Création en conversant avec mes voisins et mon réseau tout en veillant à ce qui se passe dans ma région, mon pays, mon continent et au niveau international. Je le cherche dans les mots, que ce soit durabilité, transdisciplinarité ou interdisciplinarité ; dans les images (Copernicus, AEE…) et dans les retours, sur mes travaux et mes actes, que me font mes collègues, amis et voisins. En toute laïcité, pour ceux qui comprennent ce qu’est la foi et acceptent le spirituel, protéger la création c’est aimer son prochain.

7 – Quelle énergie j’utilise pour mes usages et besoins ?

En énergie physique, celle de mon corps, de l’électricité et un peu de carburant pour mes déplacements pondéreux.
En énergie mentale, celle de la conversation avec mon prochain.
8 – Quelle est mon implication personnelle pour l’intérêt général ?
Diffuser une conception authentique (quadridimensionnelle, multiéchelon, multiniveau) et actualisée de la notion politique de développement durable en tenant compte des critiques. La traduire en concept philosophique et scientifique de durabilité.
Pendant le confinement j’ai écrit un Dictionnaire du master et du doctorat (Beccaria, 2022) pour aider les étudiants et leurs encadrants, que je voyais à la peine comme je le fus moi-même lors des séminaires et soutenances.
Le troisième pan de mes travaux sur la complexité actuelle sera un Dictionnaire des sciences de la durabilité (Beccaria, 2027). J’essaie de créer un groupe « Bible et durabilité » avec mes contacts (ex. A Rocha France).
9 – Quels sont mes liens de coopération et ma participation au bien commun ?
Participer à des cafés associatifs, cafés philo et activités théâtrales.
Aider ceux qui en ont besoin et qui sont sur mon chemin, humains et non-humains.

Concevoir de façon autonome

10 – Carte blanche : quel est le message essentiel que vous souhaitez faire passer à nos visiteurs ?
Revenir à l’essence politique du développement durable et à l’essence scientifique de la durabilité
Je suis interpelé par « Nous pensions en retard » (Bloch, posth. 1946), écrit lors de la défaite avérée en juin 1940 mais prévisible auparavant. La guerre de la société hédoniste-performativiste contre la nature est une violence lente qui a peut-être eu quelques trêves, mais pas d’armistice. S’en tenir à une « haine (hédoniste-performativiste) de la nature » (Godin, 2012) c’est perdre la paix. Le paradoxe actuel est qu’on a insuffisamment pensé le développement durable et qu’il est plus usé qu’usité, mais on peut encore le penser à temps.
Mon message essentiel serait de revenir à l’essence politique du développement durable, qui est une notion, et à l’essence scientifique de la durabilité, qui est un concept. Dans les deux cas il faut faire un travail d’abstraction de certains caractères d’un objet puis d’extension à des objets semblables (Godin, 2004). C’est la tâche de la philosophie de traiter des problèmes non saturés en données pour les transmettre à la science une fois saturés en données (Auroux, 2002). Ce travail, philosophique ici et scientifique là, doit essayer de rester dans le langage courant et le bon sens (cf. Annexe ci-après).
Ne pas sauter les étapes : penser d’abord la notion politique du développement durable, puis la traduire en concept scientifique de durabilité.
Annexe
- Nous devons intégrer les trois maisons que nous habitons : la nôtre et celle de nos proches, celle des territoires que nous connaissons et celle du monde.
- Pour comprendre son territoire humain et non-humain, il faut l’aimer et pour l’aimer il faut le comprendre, donc alimenter un cercle vertueux aimer & comprendre. Cela implique de partager joies et peines, succès et défaites, sans se demander si l’on serait mieux ailleurs. Cela implique de converser plutôt que de discuter.
- Mon Dictionnaire du développement durable, de la résilience et de la transition (Beccaria, 2026) montre un objectif mondial de durabilité forte inégalement adopté. Ici un pays le prend en compte mais non certaines de ces régions ; là un pays le rejette, mais certaines de ces régions le retiennent.
- J’ai plutôt l’impression d’un vaste verdissement. Parfois il a été malhonnête en instrumentalisant l’éco-anxiété. Le plus souvent le verdissement a été maladroit, par manque de conceptualisation pour utiliser les crédits dédiés.
- Techniquement, je me demande si par satellite des détections précoce ne peuvent éviter de trop vastes incendies. Comportementalement, les sobriétés obligée et choisie ont peut-être atteint toutes les catégories sociales préadaptées, la sobriété obligée pour tous en regard à la capacité de charge de l’environnement est un défi.
- Il est utile d’alimenter l’espace de débat « développement durable » pour multiplier les articulations de l’international à l’infranational. C’est le dernier espace de démocratie pour l’intégration de l’environnement et du développement, deux notions politiques à redéfinir au fil des décennies. Il faut accepter de parler dans cet espace avec des personnes que l’on n’a pas toujours envie de rencontrer. À défaut, on peut se démobiliser en se demandant si notre action n’est pas vaine.
- On a pu dire « tous les pays sont en développement durable », je n’ai vu en sciences de la durabilité que des idées éparses, que j’ai essayé de rassembler. Cela tient, en enseignement-recherche, à trop peu de définitions construites de la scientificité, de l’interdisciplinarité et de la transdisciplinarité.
- Idem pour la notion de système qui est plus bivalente qu’on ne le dit (Beccaria, 2026). Développant un projet dans un système, l’ingénieur est écartelé entre trois logiques et trois langages : des individus ordinaires (basilecte et croyance), des décideurs (acrolecte et savoir = croyance vraie) et des chercheurs (technolecte et connaissance = croyance vraie justifiée).
- Il y a un trop grand vide entre les annonces du GIEC et de l’IPBES (constat scientifique) et la conception-compréhension de la notion politique de développement durable (négociations pour agir). Ce vide crée une éco-anxiété qui n’évolue pas en peur, puis en préoccupation, puis en action. Changer le nom du problème de négocier et d’agir développement durable ne changera ni sa nature complexe, ni sa compréhension compliquée.
- Du fait du manque de conceptualisation, de communication et de vulgarisation, il reste des marges de progrès, que le galvaudage, la critique trop radicale et la désaffection du développement durable ne doivent pas masquer :
- 1) endiguer la manipulation de la vague médiatique provoquée par Rio et les rapports du GIEC et de l’IPBES selon des intérêts variés (ex. le Que sais-je ? Développement durable (Brunel, 2004 à 2018) ;
- 2) pallier la mauvaise vulgarisation auprès du grand public (ex. sondage IPSOS 2010) ;
- 3) améliorer un enseignement supérieur peu et mal investi (ex. rapport de Shift project de 2019), réagissant viscéralement (ex. « étudiants bifurqueurs » d’AgroParisTech en 2023) et mal formé en méthodologie et en logique ;
- 4) trier des littératures spécialisée et scientifique foisonnantes (ex. SUDOC : 4 319 résultats pour « développement durable » ; env. 500 résultats à « durabilité » et « soutenabilité ») ;
- 5) limiter la diffraction de la durabilité : de forte (textes fondateurs) à très forte, faible ou très faible ; construire des indicateurs sans trop recycler l’existant (Theys, 2010) ;
- 6) valoriser et compléter des contributions intéressantes* sur le concept scientifique de durabilité, mais : éparses et sans clé de lecture sur les textes du durable, donc ne se démarquant pas du bruit de fond ambiant ; dominée par l’économie (économie de l’environnement et l’économie écologique) ;
- 7) suivre une sustainability science scientifiquement encore peu fondée (Kates, 2001) et d’emblée sceptique sur les conventions de Rio (Clark et al., 1999) ;
et développer des sciences de la durabilité en formation à partir d’une enquête internationale aux résultats alarmants (INRAe, 2024) ; - 8) plus généralement, pour aborder la complexité multidimensionnelle-multiniveau du DD : aider l’enseignement-recherche à préciser son jargon (ex. abus de méthodologie, problématique) à mieux définir ses communautés (interdisciplinarité et transdisciplinarité peu définis) et à justifier sa scientificité (cf. mon
- Dictionnaire du master et du doctorat ; pour doter un nombre croissant d’étudiants (3 millions en France, 17,5 en Europe, 264 dans le monde) vu le nombre décroissant d’enseignants.



