Editions PUCA - Plan Urbanisme Construction Architecture

La libre évolution des forêts : comment changer d’échelle ?

Une solution pour permettre à la biodiversité d’exprimer son plein potentiel d’adaptation, d’innovation, de résilience

Face à l’acuité des enjeux climatiques et écologiques et des dégradations qui touchent les écosystèmes naturels, la libre évolution des forêts trouve un écho croissant comme solution nécessaire pour permettre à la biodiversité d’exprimer son plein potentiel d’adaptation, d’innovation, de résilience. Si les modalités de sa définition et de sa mise en œuvre font aujourd’hui l’objet d’actifs débats et controverses politiques et scientifiques, sa mise en œuvre de manière massive s’impose de plus en plus comme incontournable, parmi d’autres solutions de gestion des écosystèmes. « La libre évolution des forêts : comment changer d’échelle ? » un ouvrage de Daniel Béhar, Charlotte Desjuzeur, Philippe Estèbe aux éditions PUCA – Plan Urbanisme Construction Architecture.

Dans le cas des écosystèmes forestiers, les surfaces aujourd’hui en libre évolution sur le territoire européen et national restent dérisoires, et constituées de sites de très faible superficie, au regard des objectifs de protection fixés à l’échelle nationale et européenne.

Dans ce contexte, le PUCA en collaboration avec l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire, a confié à Acadie coopérative une étude visant à explorer des logiques d’action de montée en échelle et en intensité des processus de libre évolution des forêts, à partir de l’analyse de trois expériences au sein de la région Grand Est, mises en perspective avec des démarches allemande et belge.

La « montée en échelle » de la libre évolution forestière

La proposition de Francis Hallé, en 2019, a contribué à relancer le débat et l’intérêt du grand public pour la notion de « libre évolution forestière ». En effet, si F. Hallé proposait de réunir les conditions du retour d’une « forêt primaire » en Europe, il s’agissait bien de laisser en libre évolution pendant plusieurs centaines d’années un espace forestier de taille significative, entre 60 000 et 70 000 ha. La forêt primaire n’était pas un espace à protéger, mais le résultat
d’un processus dans lequel les interventions humaines sur et dans la forêt sont réduites au minimum. Car il n’existe pratiquement plus de forêt primaire en Europe, sauf en Scandinavie ou entre la Pologne et la Biélorussie.

Cette proposition intervient dans un contexte politique national et européen qui se préoccupe de plus en plus de la protection des espaces naturels et forestiers. En France, la Stratégie nationale pour les aires protégées (SNAP 2030, adoptée en 2021) prévoit de protéger 30 % du territoire national, dont 10 % en protection forte1.
S’agissant de ces territoires sous protection forte, le Président de la République parlait de « pleine naturalité », notion qu’Olivier Gilg définit ainsi : « Le degré de naturalité d’un écosystème correspond à son degré de similitude avec l’écosystème « originel », celui qui se trouverait à sa place si aucune perturbation anthropique n’avait modifié la dynamique, la structure et la composition forestière2 ». Cette « similitude avec l’écosystème originel » est très proche de la notion de libre évolution. Cet objectif national correspond à ceux fixés par la Stratégie européenne pour la biodiversité (2021). Plus largement, suite à la mobilisation de groupes d’experts à l’échelle internationale, le Parlement européen a voté, en 2009, une résolution en faveur de la protection de zones de nature vierge (Wilderness).

La libre évolution peut apparaître comme un levier privilégié de cette protection forte. Il existe déjà de nombreux espaces qui, de droit ou de fait, sont en libre évolution. On estime qu’environ 40 000 ha de forêt publique (soit 0,24 % des forêts de l’Hexagone) bénéficient en France d’un régime de protection forte qui interdit, notamment, l’exploitation forestière et réglemente étroitement la chasse3. Mais si ces espaces contribuent fortement à la préservation de la biodiversité, ils sont encore trop « petits » pour parvenir à une masse critique significative qui permettrait de mesurer, en vraie grandeur, les différents intérêts, avantages, inconvénients et risques d’une telle proposition. A ces espaces de libre évolution « réglementée » s’ajoutent les hectares qui se trouvent de fait en libre évolution, soit par choix, soit par désintérêt des propriétaires ou présentant de trop grandes difficultés d’exploitation. Au-delà de sa dimension symbolique, la proposition de F. Hallé posait la question de la montée en échelle spatiale et temporelle des processus de libre évolution.

  • La montée en échelle spatiale : ce n’est qu’à partir d’une superficie significative que l’on pourrait véritablement porter un jugement informé sur les effets d’une stratégie de libre évolution sur la forêt dans toutes ses dimensions.
  • Cette montée en échelle spatiale doit s’appuyer sur une montée en échelle temporelle : la libre évolution
    ne pourrait déployer tous ses effets que si elle s’inscrivait dans une gestion pérenne des forêts concernées
    .

Temps et espace sont ainsi deux dimensions décisives de la proposition de libre évolution. Formulée dans sa radicalité, la proposition de libre évolution à grande échelle a soulevé, par sa simplicité et son évidence, un
vaste mouvement d’adhésion4. Mais au moment de l’atterrissage, sa mise en œuvre rencontre l’opposition de nombreux intérêts constitués (propriétaires, exploitants ou chasseurs) et plus largement soulève les craintes de riverains, qui peuvent se sentir menacés par la perte de droits d’usage ou, simplement, par la création d’un espace fermé et inaccessible5.

Pour autant, la libre évolution des forêts apparaît comme un instrument déterminant pour traiter d’autres enjeux écologiques : la restauration des capacités de stockage de carbone par les massifs
forestiers, le maintien et le développement de la biodiversité, le stockage de l’eau, le maintien de la qualité des sols. De plus, la libre évolution apporte des éléments de connaissance à la sylviculture dans son ensemble et inspire des pratiques nouvelles de gestion forestière.

Cette étude s’est précisément attachée à explorer les possibilités d’une montée en échelle spatio-temporelle de la libre évolution forestière, en s’appuyant sur des expériences existantes. Elle est issue des séances de travail d’un collectif regroupant un panel d’acteurs diversifiés, liés à la forêt et à sa protection.
Elle examine d’abord les enjeux socio-politiques qui composent le contexte dans lequel émerge la proposition de libre évolution forestière et les problèmes que sa mise en œuvre soulève. Ensuite quatre études de cas ont servi de support à une séance, chacune focalisant sur un des enjeux particuliers de la mise en œuvre d’une démarche de libre évolution forestière. Enfin, elle explore trois « logiques d’action » susceptibles de constituer la base d’une politique publique de soutien à la montée en échelle de la libre évolution.

Le changement d’échelle de la libre évolution forestière : un levier écologique, des freins socio-politiques

La libre évolution forestière est aujourd’hui doublement à l’agenda

  • Une inscription récente dans les politiques publiques 6: La prise de conscience de la nécessité d’accroître les dispositifs de protection des forêts a connu une accélération depuis une dizaine d’années, à l’échelle européenne et dans les différents États membres. Dans ce contexte, l’accroissement des politiques de protection
    d’espaces naturels est à l’ordre du jour.
  • Un enjeu « de société » : La libre évolution apparaît comme un sujet d’intérêt sociétal, de plus en plus exploré et saisi par l’opinion publique, mais qui reste controversé. Les valeurs portées par la libre évolution, en France et à l’échelle européenne, soulèvent « une curiosité bienveillante »7. A cet égard, l’enquête menée par l’association Forêt & Naturalité en Wallonie montre que, pour nombre des personnes rencontrées, la libre évolution véhicule des valeurs liées à un laisser-faire de la nature, à la place de la nature sauvage, à la préservation de la biodiversité et à la qualité de l’environnement, aux notions d’héritage pour les générations futures.
Wilderness et nature férale
Redonnons de la place au vivant. Associations et personnalités s’unissent pour demander 10 % d’espaces protégés en libre évolution en France métropolitaine en 2030.

Un choix d’études de cas au cœur des enjeux européens

Quatre études de cas :

  • Le Nationalpark Hunsrück-Hochwald, situé en Allemagne, entre le Palatinat et la Sarre
  • Le Parc national de forêts, situé entre les régions Grand Est et Bourgogne-Franche-Comté
  • Le Parc naturel régional des Vosges du Nord, situé dans les départements du Haut-Rhin et de Moselle
  • Les forêts municipales de Strasbourg

Trois dimensions transversales aux études de cas

Les séminaires et le voyage d’étude en Allemagne ont permis d’approcher, à partir d’expériences existantes, trois conditions déterminantes de la libre évolution :

  1. Des conditions juridiques : d’innombrables réglementations de protection de la forêt et plus largement de zones naturelles existent ; les retours d’expériences montrent que, si la règle et sa nature importent, ce sont bien plus le contexte et les conditions de mise en œuvre de cette règle qui déterminent la réussite (ou l’échec) d’un projet réglementé de libre évolution.
  2. Des conditions économiques : les forêts, au-delà des services écologiques (qui font l’objet d’estimations en équivalent monétaire, mais pas de transactions réelles), sont des espaces économiques multifonctionnels. Les activités de sylviculture, de chasse, de cueillette, de loisirs sont des sources de revenus, pas seulement pour les riverains, mais aussi pour des parties prenantes géographiquement plus lointaines (la filière « bois » par exemple ou celle du tourisme engagent des chaînes d’acteurs bien au-delà des périmètres protégés). La question économique se pose de manière transversale à tous les cas étudiés dans le cadre de cette démarche de recherche-action.
  3. Des conditions socio-politiques : en raison de cette dimension économique importante, et de la diversité des usages dont elles sont l’objet, les forêts intéressent un très grand nombre de parties prenantes. En leur sein s’enchevêtre un ensemble complexe de droits explicites ou coutumiers. Toutes les expériences sont confrontées à la question de l’appropriation, de l’acceptabilité et de la négociation. Se pose alors la question du type de scène collective permettant de partager des connaissances et de construire un récit de la libre évolution dont on voit qu’il sera à chaque fois singulier.

3 logiques d’action pour la montée en échelle

  • 1. La règle protectrice : développer la libre évolution, c’est protéger la nature ; cela nécessite de définir un périmètre de protection au sein duquel des règles d’exception sont mises en œuvre et contrôlées par la puissance publique.
  • 2. La sylviculture intégrée : Ce processus a pour origine les transformations du contexte de l’exploitation forestière, en raison notamment du changement climatique et de l’appauvrissement de la biodiversité. Il considère que la garantie à moyen et long termes d’une exploitation forestière de qualité, et plus largement la préservation de la multifonctionnalité de la forêt et des services écosystémiques qu’elle assure, passent par l’intégration de la libre évolution à sa gestion.
  • 3. La propriété engagée : Cette dernière logique d’action n’est pas effective et correspond plutôt à ce stade à l’observation d’un faisceau d’indices convergents. Elle relève donc d’une hypothèse prospective. Mais elle semble surtout prometteuse en raison de son fait générateur : l’intérêt convergent de propriétaires forestiers de statuts divers pour la libre évolution proprement dite. Dans cette logique, la libre évolution et sa montée en échelle n’apparaissent pas seulement comme l’héritage de la protection de la nature ou comme un instrument ; elles sont fondatrices.

Notes

  1. Cet objectif paraît atteint dès 2025 (cf. https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/panorama-des-dispositifs-de-protection-des-espaces-naturels-terrestres-et-marins-en-france). Cependant ce statut de protection forte en France permet, dans certains cas, le pâturage en zone centrale des parcs nationaux, la coupe de bois, la chasse (uniquement pour la régulation dans le Parc national de forêts) et certaines pratiques agricoles dans les réserves naturelles. ↩︎
  2. O. GILG, Les forêts à caractère naturel. Caractéristiques, conservation et suivi (2004), s. l., Réserves naturelles de France, s. d., p. 5 ↩︎
  3. N. DEBAIVE et al., « Espaces protégés forestiers et libre évolution », Revue forestière française, vol. 73, no 2-3, 2021, p. 339-365. ↩︎
  4. A. LOCQUET, « « L’appel de la forêt » : une forêt primaire entre projet associatif et politique en faveur de la libre évolution », VertigO. La revue internationale en sciences de l’environnement, no 24-2, Les éditions en environnement VertigO, septembre 2024 (DOI : 10.4000/12ppc, consulté le 15 avril 2026). ↩︎
  5. C. BARTHOD et al., « Des forêts en libre évolution : une vision qui cherche encore sa place dans les politiques publiques, et un dossier scientifique encore lacunaire mais déjà intéressant », Revue forestière française, vol. 73, no 2-3, 2021, p. 417-424. ↩︎
  6. L’Union européenne fixe ainsi dans sa stratégie pour la biodiversité (EU Biodiversity Strategy for 2030, 2021) l’objectif de développer la protection des milieux naturels de façon qu’en 2030, 30 % de la superficie terrestre et maritime de l’Union soit protégée, dont 10 % sous protection renforcée. Ces mêmes objectifs sont portés à l’échelle française, formalisés dans la Stratégie nationale pour les aires protégées (SNAP, 2021). ↩︎
  7. C. Barthod et al., « La libre évolution, un concept aux multiples facettes », Revue forestière française, vol. 73, no 2-3, 2021, p. 105-114. ↩︎

Le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) est un service de recherche et d’expérimentation placé sous la tutelle des ministères de la Transition écologique, de l’Aménagement du territoire, de la Ville et du Logement. Rattaché à la sous-direction Territoires et Usagers au sein de la Direction générale de l’Aménagement, du Logement et de la nature, le PUCA développe des programmes de recherche incitative, de recherche-action et d’expérimentation. Il apporte son soutien à l’innovation et à la valorisation scientifique et technique dans les domaines de l’aménagement des territoires, de l’habitat, de la construction et de la conception architecturale et urbaine.

Cyrille Souche
Cyrille Souchehttps://cdurable.info
Directeur de la Publication Cdurable.info qui a eu 20 ans en 2025 ... L'occasion de supprimer la publicité et d'un nouveau départ vers un webmedia participatif d'intérêt général, avec pour raison d'être de recenser et partager les solutions utiles et durables pour agir et coopérer avec le vivant. Je suis ouvert à toute proposition de coopération mutuellement bénéfique au service de la régénération du vivant.

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