Yohan Sancerni a cofondé l’écovillage de Pourgues en Ariège, et y a vécu neuf ans, jusqu’à la dissolution du collectif début 2025. Des milliers de personnes sont passées par là, des documentaires, des reportages, des soirées où l’on croyait avoir trouvé. Et puis la fatigue de la gestion humaine, et ce livre, écrit pour ceux qui partent maintenant. Avec « Le Piège des Écolieux », « Je ne vends pas du rêve, je vends de la lucidité. »

En mai, Cdurable.info a présenté « La Force du Collectif », le livre de la Coopérative Oasis. Voici le contre-champ : « neuf ans dans un écovillage, racontés de l’intérieur, jusqu’à la fin du collectif« . Yohan Sancerni a cofondé l’écovillage de Pourgues, en Ariège, en 2017, où il est resté jusqu’au bout, début 2025. Le livre s’appelle « Le Piège des Écolieux » : ce que la vie collective révèle des gens qui arrivent avec un rêve, ce qui use un lieu même ouvert et visité par des milliers de personnes, ce qu’il regarderait aujourd’hui avant de s’engager.
« Le piège, dans le titre, correspond au moment où l’on prend un laboratoire expérimental pour une destination définitive. J’ai écrit le livre pour qu’on y entre les yeux ouverts. Les deux livres se répondent, et je crois que vos lecteurs gagneraient à lire les deux avant de choisir un lieu« , recommande Yohan Sancerni.
« Le mot « piège » a fait tiquer des gens que j’aime, alors je précise ce qu’il désigne. Le piège que je décris n’a rien à voir avec les lieux eux-mêmes, ni avec les gens qui les font vivre. Il se referme au moment où l’on prend un laboratoire pour une destination, où l’on croit que le lieu va faire le travail à notre place, régler ce que la ville n’a pas réglé, et que le rêve, à lui seul, tiendra une fois dedans. Le rêve fait monter haut, et l’absence de réalisme fait chuter de la hauteur exacte où le rêve a monté. J’ai vu des gens arriver à Pourgues avec ce rêve intact et repartir abîmés deux ans plus tard, alors qu’un regard un peu plus lucide à l’entrée leur aurait évité la chute, ou leur aurait fait choisir un autre lieu, ou le même lieu pour de meilleures raisons. C’est ce regard-là que j’essaie de transmettre, et c’est pour ça que le livre s’appelle comme ça.«

Sorti en juillet 2026 en librairie et en ligne sur le site www.en-transition.com, plus de 600 exemplaires ont déjà été vendus depuis, sans éditeur. Les premiers avis en ligne sont à 4,9 sur 5, un lecteur parle d’un livre « honnête, précis sans être froid, chaleureux sans être niais », et sur Babelio une lectrice écrit « une vraie pépite de lucidité ».

L’Écovillage de Pourgues devient Bloom Hills

Ce que Pourgues a appris à Yohan Sancerni

La vie collective ne répare pas, elle révèle
On arrive avec ses bagages, et le lieu ne les allège pas.
La première chose que Pourgues m’a apprise, c’est que la vie collective ne répare pas les gens, elle révèle ce qu’ils portent. On arrive avec un rêve, et le rêve est sincère, et puis les premières semaines confirment tout ce qu’on espérait, la grande tablée, les enfants qui courent entre les maisons, les décisions prises ensemble. Et puis un jour la tension monte sur un sujet qui paraît minuscule, et chacun réagit exactement comme il réagissait avant d’arriver, en se taisant, en contrôlant, en sauvant tout le monde, en fuyant dans le potager. Le lieu n’avait rien changé à ça. Il l’avait juste rendu visible, parce qu’en grande proximité on ne peut plus se cacher longtemps.
L’argent, et ce que ça m’a coûté
Une maison commune, des règles qui n’étaient écrites nulle part.
La deuxième, c’est l’argent, et je la raconte parce qu’elle m’a coûté cher. Pendant des années, chacun contribuait au pot commun librement, selon ses revenus, sans vérification, parce qu’on faisait confiance et qu’on pensait que ça s’équilibrerait naturellement. Ça ne s’est pas équilibré. Le pot couvrait les charges et la nourriture, donc on pouvait vivre sur le lieu en donnant un coup de main de temps en temps et sans presque rien y mettre, et le sentiment d’injustice a grandi sans que personne puisse le nommer, puisque rien n’avait été défini. On a même eu ce paradoxe où quelqu’un qui créait une activité sur place pouvait se faire reprocher de ne pas être bénévole du lieu. Le jour où on a fixé un minimum à payer pour couvrir les besoins, certains se sont crispés et sont partis, et d’autres se sont mis en mouvement, ont créé de l’activité, de la richesse. J’aurais dû poser cette clarté dès le début. Une règle claire ne tue pas la confiance, elle la protège.


« Tu vas trop vite »
Le chemin fait des boucles ; le groupe n’avance pas au rythme d’un seul.
La troisième, je la tiens du reproche qu’on m’a le plus fait en neuf ans : tu vas trop vite. J’étais déjà à proposer la suite quand le groupe digérait le début. Cet élan, c’est aussi ce qui a lancé le lieu, ce qui a embarqué des gens et tenu le projet debout quand plus personne n’y croyait, sauf que le même élan a bousculé des personnes, donné l’impression que je décidais seul, fatigué ceux qui avançaient à un autre rythme. Je ne crois pas qu’on puisse séparer les deux. Ce qui fonde un collectif est souvent ce qui l’use, et le savoir tôt change la façon dont on s’en sert.
La porte était grande ouverte
Des milliers de personnes sont passées autour de ce feu.
Pourgues n’a jamais été une bulle. La porte était grande ouverte, des milliers de personnes sont passées, en visite, en stage, pour un été ou pour des années, et si le collectif s’est arrêté, ce n’est pas une idéologie qui l’a arrêté, c’est la fatigue de la gestion humaine, la vraie, celle qui s’accumule sur les mêmes épaules jusqu’au jour où on n’a plus l’énergie de recommencer une réunion.

Pourquoi tant d’écolieux échouent
Pourgues, le collectif cofondé par Yohan Sancerni, n’existe plus. Neuf ans, du premier jour au dernier, jusqu’à la dissolution en 2025. Alors quand il parle d’échec, il ne parle pas d’un phénomène lu quelque part. Il nous dit ce qui tue vraiment ces lieux, et aussi ce qui ne les tue pas, parce qu’on se trompe beaucoup là-dessus.
Un lieu tient tant que les gens savent quoi faire de leurs désaccords
D’abord, le chiffre des 90 % d’échecs ?
90 % des écovillages échouent. Il vient de Diana Leafe Christian, une autrice américaine qui accompagne des communautés intentionnelles depuis les années 90, et il est repris à peu près sur tous les sites francophones qui abordent le sujet. Ce chiffre ne repose sur aucune étude publiée, et personne ne s’accorde sur ce que veut dire « échouer » : un projet qui ne sort jamais de terre, un lieu qui se vide, un collectif qui se dissout après quinze bonnes années, ce ne sont pas les mêmes histoires. Ce que Yohan peut dire honnêtement, c’est que la mortalité est élevée dans les premières années, et que l’écrasante majorité des projets ne dépasse jamais le stade du groupe qui se réunit le samedi.
Ce qui tue vraiment un lieu
Le non-dit sur le pouvoir, c’est le poison lent numéro un
- Le relationnel, presque toujours : Derrière un collectif qui se défait, il y a presque toujours un problème humain, et l’argent, le terrain ou la mairie arrivent après, comme des révélateurs plutôt que comme des causes. Un lieu tient tant que les gens savent quoi faire de leurs désaccords. Le jour où une tension ne trouve plus d’endroit où se poser, elle va se loger dans un dossier technique, et on se déchire sur la toiture du hangar. Ça n’a jamais été la toiture du hangar.
- Le pouvoir informel : Chaque lieu a une charte, une gouvernance, souvent très bien écrite. Et chaque lieu a un pouvoir réel, qui ne se superpose pas au document. Quelqu’un possède le terrain, quelqu’un a mis plus d’argent, quelqu’un était là avant les autres, quelqu’un parle mieux en réunion. Ces asymétries n’ont rien de scandaleux, elles existent partout. Elles deviennent toxiques quand personne ne les nomme, parce que le discours officiel dit qu’on est tous égaux. Le non-dit sur le pouvoir, c’est le poison lent numéro un.
- L’argent, et le prix de la sortie : Beaucoup de collectifs se méfient de la contractualisation. Écrire les choses, ça fait entreprise, ça fait défiance, ça abîme la confiance. Puis quelqu’un part. Il a mis 30 000 € et six ans de sa vie dans le lieu, et rien n’a été prévu pour ce moment-là. À ce stade, le collectif se scinde en deux camps en quinze jours. Le prix de la sortie se négocie à l’entrée.
- Le bagage invisible : On arrive dans un lieu avec ses blessures, son rapport à l’autorité, sa peur d’être exclu, sa manière de disparaître ou d’exploser quand ça chauffe. On croit qu’on laisse ça derrière soi avec l’appartement. Sauf que tu emmènes tout, et que le collectif amplifie tout, parce que tu n’as plus le luxe de rentrer chez toi le soir pour souffler.
- Le juridique de l’habitat léger : Celui-là est réel et sous-estimé. Yourtes, tiny houses, cabanes : l’habitat léger reste très contraint en France, et un lieu peut se retrouver bloqué pendant des années par un refus de mairie. Ça n’a rien de relationnel, et ça épuise quand même les gens jusqu’à ce qu’ils partent.
Les gens ne sont presque jamais le problème. Ce qui pose problème, c’est qu’on part avec une carte postale à la place d’une boussole.
Ce qui ne fait pas échouer un lieu
Trois croyances qui ont la vie dure.
- « Ils n’étaient pas assez engagés. » J’ai vu des lieux mourir de trop d’engagement, avec des gens qui donnaient tout, jusqu’à l’épuisement, et qui sont partis en morceaux.
- « Ils n’avaient pas assez d’argent. » Des projets très bien financés se sont dissous, et d’autres, fauchés, tiennent depuis vingt ans.
- « Ils ont mal choisi les gens. » C’est le fantasme du casting parfait. Il n’y a pas de bonnes personnes, il y a des collectifs qui savent traverser leurs conflits et d’autres non.
Les signaux qui apparaissent avant
Quand un lieu commence à se défaire, ça se voit longtemps avant la fin. Ce sont des choses à repérer en visite, quand tu sais où regarder :
Tu peux savoir en 3 jours
ce que d’autres mettent
3 ans à découvrir.
Ça s’apprend.
- Personne ne sait te dire clairement pourquoi les derniers partis sont partis.
- Le discours d’accueil est plus abouti que la comptabilité.
- Les réunions se terminent toujours à l’heure, et rien de difficile n’y est jamais dit.
- Un sujet fait baisser la voix des gens quand tu l’abordes.
- On te parle beaucoup du projet, très peu des personnes qui l’ont quitté.
Alors, faut-il renoncer ?
Non, et j’écris depuis l’intérieur de ces lieux, j’y tiens. Ce que je conteste, c’est le récit qui les entoure, celui qui promet qu’en changeant de décor on change de vie. Les écolieux sont des laboratoires, non des modèles. On y apprend énormément, y compris quand ça se termine mal. Ce qui change tout, c’est d’y entrer en sachant, en ayant regardé ton propre bagage, et posé les questions qui fâchent avant de signer plutôt qu’après.
Trois façons d’avancer
Es-tu prêt à rejoindre un lieu collectif ?
- Le SCAN OUVERT, gratuit, douze questions, trois minutes : ce que tu vas emmener sans le savoir.
- Le Piège des Écolieux, le livre : neuf ans racontés de l’intérieur, avec le guide de visite offert.
- Rejoindre un écolieu les yeux ouverts, la formation : la méthode complète, de l’envie de tout plaquer à une décision que tu pourras porter.


