Entreprises & Biodiversité

IPBES : le « GIEC de la biodiversité » appelle les entreprises à devenir des alliées du vivant

Changer de modèle économique plutôt que simplement réduire leurs impacts

Le nouveau rapport de l’IPBES sur l’évaluation des liens entre « économie et biodiversité » ne demande plus seulement aux entreprises de réduire leurs impacts sur la biodiversité. Il les invite à repenser leur rôle dans l’économie pour devenir des acteurs de la régénération du vivant. Une évolution majeure qui concerne autant les dirigeants que les investisseurs, les collectivités et les citoyens. Son message est clair : préserver le vivant est un enjeu environnemental, mais aussi une condition de résilience économique. Décryptage d’un rapport qui pourrait transformer durablement la manière dont les entreprises créent de la valeur.

Vue d’ensemble de l’évaluation des liens entre entreprises et biodiversité. Les entreprises dépendent de la biodiversité tout en ayant un impact sur celle-ci, ce qui génère des risques et des opportunités. Il existe des méthodes pour mesurer ces impacts et dépendances. Ces méthodes peuvent servir à orienter les actions à tous les niveaux de décision (c.-à-d. portefeuille, entreprise, chaîne de valeur et opérations). En collaborant avec les gouvernements ainsi qu’avec divers acteurs financiers et autres parties prenantes — notamment la société civile, les peuples autochtones et les communautés locales —, les entreprises (y compris les institutions financières) peuvent contribuer à créer un environnement favorable. Cela peut être réalisé grâce à des évolutions touchant les cadres politiques, juridiques et réglementaires (« politiques et droit »), les systèmes économiques et financiers (« économie et finance »), les valeurs, normes et cultures sociales (« valeurs et normes »), la technologie et les données, ainsi que les capacités et les connaissances {KM10}.

l’IPBES appelle les entreprises à changer de modèle économique plutôt qu’à simplement réduire leurs impacts

Pendant longtemps, la biodiversité est restée le parent pauvre de la transition écologique. Alors que le changement climatique s’est progressivement imposé dans les stratégies des entreprises, le vivant demeurait souvent réduit à une question de conformité réglementaire ou de compensation environnementale.

Avec son évaluation méthodologique sur les entreprises et la biodiversité, adoptée en 2026, l’IPBES – la plateforme scientifique des Nations unies sur la biodiversité – change profondément de perspective. Son constat est simple : il n’existe pas d’économie sans biodiversité. Toutes les entreprises dépendent du vivant. Toutes l’influencent. Toutes ont donc intérêt à participer à sa préservation.

la biodiversité constitue le socle invisible de toute activité économique.

Agriculture, industrie, énergie, construction, tourisme, pharmacie, finance, numérique… aucun secteur n’échappe à cette dépendance.
Pour Cdurable.info, cette publication marque une étape importante : elle rapproche les enjeux économiques de la vision d'une économie régénérative, capable non seulement de réduire ses impacts, mais aussi de restaurer les écosystèmes dont elle dépend.

Les cinq messages clés à retenir

  • 1. Toutes les entreprises dépendent de la biodiversité. Le vivant fournit les ressources, les fonctions écologiques et les services indispensables à toute activité économique.
  • 2. La perte de biodiversité devient un risque économique majeur. Elle fragilise les chaînes d’approvisionnement, les investissements et la stabilité financière.
  • 3. Les outils existent déjà. Les entreprises peuvent dès aujourd’hui mesurer leurs impacts et leurs dépendances pour mieux orienter leurs décisions.
  • 4. Les règles économiques doivent évoluer. Les financements, les politiques publiques et les normes doivent cesser d’encourager les activités destructrices du vivant.
  • 5. L’avenir appartient aux entreprises qui contribueront à régénérer les écosystèmes. Le défi n’est plus seulement de réduire les impacts, mais de créer une prospérité compatible avec les capacités de renouvellement du vivant.

La création d’un environnement favorable permettrait d’aligner les intérêts des entreprises sur ceux de la biodiversité et des contributions de la nature aux populations. Les activités des entreprises ayant une incidence sur la biodiversité sont influencées par les cadres politiques, juridiques et réglementaires, les systèmes économiques et financiers, les valeurs, normes et cultures sociales, la technologie et les données, ainsi que les capacités et les connaissances. Le contexte actuel freine souvent les initiatives positives et peut même encourager des pratiques néfastes de la part des entreprises, au détriment de la biodiversité. En agissant tant collectivement qu’individuellement, les acteurs peuvent surmonter les obstacles qui entravent une action positive.

Une révolution silencieuse : replacer le vivant au cœur de l’économie

Impacts des entreprises sur la biodiversité et les contributions de la nature aux populations, et dépendances à leur égard. Les entreprises ont des impacts qui peuvent être directs, indirects, liés à la chaîne de valeur ou cumulatifs, et leurs activités contribuent aux cinq facteurs directs de perte de biodiversité. Leurs dépendances peuvent être directes ou s’inscrire dans la chaîne de valeur, et découler des contributions matérielles, immatérielles et de régulation de la nature aux populations. Les risques peuvent être physiques, de transition ou systémiques. Les opportunités pour les entreprises incluent de nouveaux produits, des gains d’efficacité et une résilience accrue. Risques et opportunités peuvent interagir, et la gestion des risques peut générer des opportunités.

la biodiversité fournit l’ensemble des services indispensables au fonctionnement de l’économie

Depuis deux siècles, la croissance économique s’est construite comme si les ressources naturelles étaient inépuisables. Cette vision atteint aujourd’hui ses limites. L’IPBES rappelle que la biodiversité fournit l’ensemble des services indispensables au fonctionnement de l’économie : fertilité des sols, pollinisation, qualité de l’eau, régulation du climat, ressources génétiques, matières premières ou encore inspiration culturelle. Pourtant, la majorité de ces contributions ne sont toujours pas prises en compte dans les décisions économiques. Résultat : l’économie détruit progressivement les conditions mêmes de sa prospérité.

Le rapport souligne ainsi que la disparition de la biodiversité constitue désormais un risque systémique comparable aux crises financières ou climatiques. Les chaînes d’approvisionnement deviennent plus fragiles, les coûts augmentent, les ressources se raréfient et les entreprises voient leur résilience diminuer. Autrement dit, protéger la biodiversité n’est plus uniquement une responsabilité environnementale : c’est une condition de pérennité économique.

Protéger la biodiversité est une condition de la pérennité économique

Le vrai problème n’est pas l’entreprise… mais les règles du jeu

nous continuons à financer massivement l’érosion du vivant tout en cherchant à réparer ses conséquences

Mesures prises par les entreprises pour gérer leurs impacts et leurs dépendances et contribuer à créer un environnement favorable. À l’échelle de l’entreprise, les sociétés peuvent définir une stratégie, élaborer des politiques et des systèmes de gestion, allouer des capacités et des ressources, introduire des processus, produits et services innovants, et explorer d’autres modèles économiques. Ces mesures peuvent faciliter les actions aux niveaux des opérations, de la chaîne de valeur et du portefeuille, tout en contribuant à créer un environnement favorable. Les actions des entreprises et l’environnement favorable continuent d’interagir et de s’influencer mutuellement.

L’un des apports majeurs du rapport est de déplacer le débat. L’IPBES ne désigne pas les entreprises comme seules responsables de la crise écologique. Elle montre surtout que les incitations économiques actuelles encouragent encore largement les activités destructrices. En 2023, environ 7 300 milliards de dollars de financements publics et privés soutenaient des activités ayant des impacts négatifs directs sur la nature, contre seulement 220 milliards consacrés à la protection et à la restauration de la biodiversité. Ces chiffres illustrent un paradoxe majeur : nous continuons à financer massivement l’érosion du vivant tout en cherchant à réparer ses conséquences.

Pour l’IPBES, la transition passera donc autant par l’évolution des politiques publiques, des règles financières et des normes comptables que par les initiatives individuelles des entreprises.

Jusqu’à présent, les politiques publiques ont surtout insisté sur les dommages causés par les entreprises à la biodiversité. L’IPBES rappelle qu’elles sont également profondément dépendantes de son bon fonctionnement. Lorsque les pollinisateurs disparaissent, lorsque les sols s’appauvrissent, lorsque les ressources en eau deviennent plus rares ou lorsque les écosystèmes s’effondrent, ce sont aussi les chaînes d’approvisionnement, les coûts de production, les assurances et les investissements qui sont fragilisés. Autrement dit, la crise de la biodiversité devient une crise économique. Le rapport identifie trois grandes catégories de risques :

  • les risques physiques liés à la dégradation des écosystèmes ;
  • les risques de transition liés à l’évolution des réglementations et des marchés ;
  • les risques systémiques susceptibles de déstabiliser l’ensemble du système économique.

la crise de la biodiversité
devient une crise économique

De la responsabilité à la régénération

L’une des évolutions les plus intéressantes du rapport est qu’il dépasse la logique classique du « réduire les impacts ». Les entreprises sont invitées à adopter une démarche progressive :

  1. comprendre leurs dépendances vis-à-vis du vivant,
  2. mesurer leurs impacts,
  3. éviter les atteintes à la biodiversité,
  4. réduire les pressions,
  5. restaurer les écosystèmes dégradés,
  6. contribuer à créer des effets positifs à l’échelle de leurs territoires et de leurs chaînes de valeur.

Cette approche rejoint directement les principes de l’économie régénérative : il ne s’agit plus seulement de limiter les dégâts, mais de permettre aux activités humaines de renforcer les capacités du vivant à se renouveler.

Une nouvelle responsabilité pour les investisseurs

Typologie et voies d’impact des entreprises sur la biodiversité et les contributions de la nature aux populations. Les entreprises ont des impacts directs, indirects, cumulatifs et liés à la chaîne de valeur sur la biodiversité et les contributions de la nature aux populations, par le biais de leurs effets sur les facteurs de changement de la biodiversité et sur les tendances socio-économiques. Les impacts directs découlent des activités opérationnelles d’une entreprise, tandis que les impacts liés à la chaîne de valeur résultent d’activités situées en amont ou en aval de celle-ci. Les impacts indirects proviennent d’activités induites par les actions de l’entreprise mais situées au-delà de ses opérations directes ou de sa chaîne de valeur, telles que la croissance démographique, le défrichement et l’expansion des infrastructures autour d’une nouvelle mine ou d’une nouvelle route. Les impacts cumulatifs résultent des effets combinés des entreprises et d’autres acteurs à l’échelle d’un site, d’un paysage terrestre ou marin, ou à l’échelle mondiale.

Après le carbone, le vivant devient un nouvel indicateur stratégique de création de valeur et de gestion des risques

Le rapport s’adresse autant aux entreprises qu’au monde financier. Banques, assurances, investisseurs et gestionnaires d’actifs sont appelés à réorienter progressivement leurs financements vers les activités compatibles avec la biodiversité. Cette évolution pourrait transformer profondément les critères d’investissement. Après le carbone, le vivant devient un nouvel indicateur stratégique de création de valeur et de gestion des risques. Les institutions financières sont invitées à mieux intégrer les dépendances des entreprises aux écosystèmes dans leurs décisions d’investissement, afin d’accélérer la transition vers une économie compatible avec les limites planétaires.

mieux intégrer les dépendances des entreprises aux écosystèmes dans les décisions d’investissement

Les savoirs autochtones : un changement culturel majeur

l’IPBES reconnaît explicitement la valeur des savoirs autochtones et locaux

Autre enseignement fort : l’IPBES reconnaît explicitement la valeur des savoirs autochtones et locaux. Les peuples autochtones et les communautés locales sont présentés comme des gardiens essentiels de la biodiversité. Le rapport recommande que leurs connaissances soient davantage intégrées dans les méthodes d’évaluation, les processus décisionnels et les stratégies des entreprises. Cette reconnaissance traduit une évolution profonde : la connaissance scientifique ne suffit plus. Comprendre le vivant suppose également d’écouter celles et ceux qui vivent en interaction avec lui depuis des générations.

Comprendre le vivant suppose d’écouter celles et ceux qui vivent en interaction avec lui depuis des générations

Ce que ce rapport change pour les entreprises françaises

Rôles des entreprises. Ces rôles comprennent des actions menées par les entreprises pour gérer leurs propres impacts et dépendances, des actions systémiques visant à créer les conditions propices à une transformation profonde, ainsi que des signaux sociaux destinés à influencer et encourager les actions d’autres acteurs. Ces trois rôles peuvent être assumés individuellement ou collectivement, par le biais de partenariats et de collaborations. Figure adaptée de Naito et al. (2022).

Pour les entreprises françaises et européennes, cette évaluation arrive à un moment charnière. Elle vient renforcer des évolutions déjà engagées :

  • la directive européenne CSRD, qui impose un reporting de durabilité plus exigeant ;
  • les travaux de la TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures), qui encouragent l’identification et la publication des risques liés à la nature ;
  • le devoir de vigilance sur les chaînes de valeur ;
  • la montée des démarches de comptabilité écologique et de mesure des impacts.

Le message de l’IPBES est clair : les entreprises qui apprendront à mesurer leur dépendance au vivant disposeront demain d’un avantage stratégique, tandis que celles qui continueront à l’ignorer s’exposeront à des risques économiques croissants.

les entreprises qui apprendront à mesurer leur dépendance au vivant disposeront demain d’un avantage stratégique

Reconnecter l’économie au vivant

Cdurable.info défend depuis longtemps l’idée que les grandes transitions ne se limiteront pas à des innovations technologiques ou réglementaires. Elles supposent une évolution de notre manière de considérer le vivant. Le rapport de l’IPBES confirme cette intuition. En montrant que la biodiversité n’est pas un secteur supplémentaire mais le fondement même de toutes les activités humaines, il invite à dépasser la logique de la « croissance verte » pour construire une économie capable de restaurer les écosystèmes dont elle dépend. Cette perspective rejoint pleinement l’ambition d’une économie régénérative : produire, entreprendre et innover en renforçant les capacités du vivant plutôt qu’en les épuisant.

la biodiversité n’est pas un secteur supplémentaire mais le fondement même de toutes les activités humaines

Cette publication inaugure sur Cdurable.info une série consacrée aux grandes évaluations de l'IPBES, afin d'aider les décideurs, les collectivités, les entreprises et les citoyens à comprendre les connaissances scientifiques qui éclairent la transition écologique.

Résumé à l’intention des décideur(se)s de l’évaluation « entreprises & biodiversité« 

évaluation méthodologique des impacts de l’activité des entreprises sur la biodiversité et sur les contributions de la nature aux populations et de la dépendance des entreprises à leur égard

Toutes les entreprises dépendent de la biodiversité. Toutes contribuent aussi à son érosion. Mais toutes peuvent également devenir des actrices majeures de sa restauration. C’est le message central de la nouvelle évaluation de l’IPBES consacrée aux entreprises et à la biodiversité, adoptée en février 2026, et dont le résumé à l’intention des décideur(se)s a été publié en Avril 2026.

Pour la première fois, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), souvent présentée comme le « GIEC de la biodiversité », propose un cadre méthodologique complet pour aider les entreprises, les investisseurs et les pouvoirs publics à mesurer non seulement les impacts des activités économiques sur la biodiversité, mais aussi leur dépendance vis-à-vis des écosystèmes. L’ambition dépasse largement le reporting extra-financier :

il s’agit de transformer les règles économiques afin que préserver le vivant devienne enfin rentable.

Les entreprises utilisent quotidiennement les contributions de la nature : matières premières, eau, sols fertiles, pollinisation, régulation du climat, ressources génétiques, paysages et savoirs locaux. Pourtant, ces contributions restent largement absentes des modèles économiques traditionnels. Selon l’IPBES, la croissance économique mondiale s’est accompagnée d’une dégradation massive des écosystèmes, au point que 14 des 18 grandes catégories de contributions de la nature aux populations sont aujourd’hui en déclin. Ce déclin représente désormais un risque systémique pour les entreprises, les marchés financiers et l’économie mondiale.

Rapport complet de l’IPBES sur l’évaluation de la dépendance des entreprises à la biodiversité

Dossier IPBES : à lire également sur Cdurable.info

Cet article fait partie de notre série consacrée aux grandes évaluations de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).

Pour comprendre les rapports de l’IPBES

Pour les entreprises

Pour agir

La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) est l’organe intergouvernemental chargé d’évaluer l’état de la biodiversité et des services écosystémiques, en réponse aux demandes des gouvernements, du secteur privé et de la société civile.

La mission de l’IPBES est de renforcer l’interface science-politique en matière de biodiversité et de services écosystémiques, au service de la conservation et de l’utilisation durable de la biodiversité, du bien-être humain à long terme et du développement durable.

L’Assemblée plénière de l’IPBES s’appuie sur des partenariats de collaboration avec le PNUE, l’UNESCO, la FAO et le PNUD. Son secrétariat est hébergé par le gouvernement allemand et situé sur le campus des Nations Unies à Bonn, en Allemagne.

Des scientifiques du monde entier contribuent aux travaux de l’IPBES à titre bénévole. Ils sont désignés par leur gouvernement ou par une organisation, puis sélectionnés par le Groupe d’experts pluridisciplinaire (MEP) de l’IPBES. L’examen par les pairs constitue un élément clé des travaux de l’IPBES ; il garantit que la diversité des points de vue est prise en compte et que les travaux répondent aux normes scientifiques les plus élevées.

Cyrille Souche
Cyrille Souchehttps://cdurable.info
Directeur de la Publication Cdurable.info qui a eu 20 ans en 2025 ... L'occasion de supprimer la publicité et d'un nouveau départ vers un webmedia participatif d'intérêt général, avec pour raison d'être de recenser et partager les solutions utiles et durables pour agir et coopérer avec le vivant. Je suis ouvert à toute proposition de coopération mutuellement bénéfique au service de la régénération du vivant.

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