Entretien

Gilles Degroote, fondateur de CLAP France, contribue à la régénération écologique de friches urbaines et périurbaines

Témoignage de son expérience avec la ferme Nature & Découverte

À quelques pas d’une gare, une friche urbaine avec un bassin historiquement relié au Château de Versailles est devenue une micro-ferme productive et pédagogique. On y cultive des légumes, mais surtout une autre manière d’habiter le monde. Avec la ferme Nature & Découvertes, Gilles Degroote, fondateur de CLAP France, partage une conviction : la transition écologique ne se décrète pas, elle se vit.


À 700 mètres du Potager du Roi, au cœur de Versailles, une ancienne friche oubliée est devenue une oasis écologique, productive et pédagogique. Derrière cette transformation improbable : Gilles Degroote, fondateur de CLAP France, pionnier d’une agriculture urbaine qui ne cherche pas seulement à produire… mais à transformer notre rapport au vivant.

La ferme Nature & Découvertes n’est pas qu’un jardin. C’est un lieu pour se reconnecter au vivant.

Une intuition devenue lieu vivant

L’histoire commence par une intuition, bien avant la première graine plantée. Là où d’autres voient dans une friche urbaine un espace abandonné, Gilles Degroote voit un potentiel. Celui d’un lieu capable de reconnecter la ville et ses habitants à la nature, au vivant, à leur alimentation.

« J’étais dans la transition écologique …
mais derrière un bureau.
J’avais besoin de faire »

Pendant plus de dix ans, Gilles Degroote accompagne les entreprises dans la transition écologique au sein du cabinet Ethicity. Un travail intellectuellement stimulant, mais une frustration grandissante : conseiller ne suffit plus. « À un moment, j’ai ressenti le besoin de passer du concept au concret », explique-t-il. Le déclic n’est pas seulement professionnel. Il est existentiel : remettre les mains dans la terre pour comprendre réellement le vivant.

En 2017, il change radicalement de cap. À 38 ans, il quitte le conseil, se forme au maraîchage et crée CLAP France — acronyme de Creative Local Action in Permaculture avec une ambition : rendre la ville comestible.

Créons ensemble des paysages comestibles et régénératifs pour rendre la ville plus belle, vivante et écologique. CLAP France

Transformer une friche urbaine en micro-ferme n’allait pourtant pas de soi. Mais l’évidence s’impose peu à peu : si la transition doit avoir lieu, elle doit s’ancrer là où vivent les gens. L’opportunité surgit lorsqu’un ancien bassin historique, destiné autrefois aux eaux du château de Versailles, cherche une nouvelle vie. Le fondateur de Nature & Découvertes lui propose d’y installer sa ferme pilote et lui donne carte blanche.

Une vision partagée et un cahier des charges en 4 mots :
beau, productif, écologique
et économiquement viable.


Une ferme en ville à 200 mètres d’une gare : pari fou ou évidence ?

Installer une ferme productive en pleine ville pourrait sembler utopique. Pourtant, pour Gilles Degroote, c’est presque l’inverse. La ville concentre les habitants, les besoins alimentaires, les enjeux climatiques et sociaux. Pourquoi la production agricole resterait-elle exclusivement rurale ?

« Penser global, agir local. J’aime la ville. Alors pourquoi ne pas y cultiver la vie ? »

La ville ne peut plus rester coupée du vivant. Elle doit redevenir un lieu de production, d’apprentissage et de résilience. Le projet aurait pu échouer mille fois : contraintes administratives, voisinage sceptique, accès difficile, enjeux patrimoniaux. Ce qui a permis sa naissance ? Une vision partagée, de la confiance et un immense travail collectif. Architectes, paysagistes, pépiniéristes, tailleurs de pierre, archéologues… la ferme devient une œuvre collective autant qu’agricole.

Une agriculture du soleil bio intensive non mécanisée

Aujourd’hui, sur 3 000 m² dont 500 m² cultivés en agriculture bio intensive non mécanisée, la ferme produit plus d’une tonne de légumes par an. Mais l’objectif n’a jamais été seulement agricole. La présence d’une ferme change le regard porté sur la ville : elle ralentit le rythme, réintroduit les saisons, rappelle que la nourriture ne naît pas dans les rayons d’un magasin.

Repenser les usages urbains et considérer les espaces disponibles comme des communs vivants plutôt que comme des réserves foncières inertes.


La permaculture comme boussole

Au cœur du projet se trouve la permaculture. Pour Gilles Degroote, elle n’est ni une technique ni une mode, mais une manière d’observer et d’imiter les équilibres naturels. Il s’agit de concevoir des systèmes agricoles qui coopèrent avec le vivant plutôt que de chercher à le contrôler.

Sur la ferme, cette approche se traduit par la diversité des cultures, l’attention portée aux sols, l’association des plantes, la réduction maximale des intrants et l’autonomie progressive du système. Chaque geste quotidien — planter, arroser, composter, récolter — devient un acte d’observation.

« La permaculture, c’est apprendre à travailler avec le vivant plutôt que contre lui. »

Face aux crises climatiques, alimentaires et sociales, la permaculture apparaît comme une réponse systémique : : produire, inspirer et transmettre. Elle relie écologie, économie et société. La ferme devient ainsi un laboratoire du “monde d’après” — non pas une utopie théorique, mais une expérimentation concrète.


Produire en ville : un acte profondément politique

Avec jusqu’à deux tonnes de fruits et légumes produits chaque année, la ferme reste modeste à l’échelle d’une métropole. Mais son impact dépasse largement le volume récolté. Les récoltes alimentent une Biocoop locale et une maison de retraite voisine.

Produire en ville change profondément notre rapport à l’alimentation : voir pousser un légume change durablement le regard porté sur ce que l’on mange. L’objectif n’est pas de nourrir la ville entière — objectif irréaliste — mais de transformer la conscience collective.

« L’agriculture urbaine ne nourrira pas les villes. Mais elle peut reconnecter les citadins à leur alimentation. »


Transmettre : la ferme comme une école du vivant

Enfants, scolaires, familles ou entreprises viennent à la ferme pour expérimenter le vivant avec une relation directe avec la nature. Chaque année, des visiteurs viennent découvrir le lieu sans jamais avoir planté une graine auparavant. Depuis 2018, plus de 2 000 jeunes ont franchi les portes de la ferme. Car la transmission est, pour Gilles Degroote, une fonction essentielle de l’agriculture urbaine. Une anecdote l’a particulièrement marqué : une étudiante en dernière année de médecine venue en stage à la ferme réalise que si elle avait découvert un lieu comme celui-ci plus tôt, elle aurait sans doute choisi une autre voie.

« On sème des graines dans les esprits. »

Beaucoup de visiteurs arrivent avec une forme de manque diffus : celui du contact avec la terre, du temps long, du silence vivant. Les enfants, en particulier, vivent souvent une révélation simple mais puissante : comprendre que les légumes poussent, que les insectes ont un rôle, que le sol est vivant.

Ce que les visiteurs cherchent en venant à la ferme ? Du sens, du calme, une expérience réelle. Souvent d’ailleurs, la visite commence par une minute de silence. Au cœur de la ville, soudain, on entend les oiseaux. Et quelque chose se transforme. La ferme devient alors une salle de classe à ciel ouvert où l’apprentissage passe par le corps, les sens et l’émotion autant que par le savoir.

Gilles Degroote évoque ces enfants qui, après une visite, refusent de jeter un déchet par terre ou demandent à créer un potager chez eux. Ces micro-déclics constituent peut-être la véritable récolte de la ferme. Selon lui, notre système éducatif souffre d’un manque fondamental : l’expérience directe du vivant.


Une reconnexion sensible au vivant

La ferme agit comme une pause sensorielle dans le rythme urbain. On y entend les insectes, on observe les cycles, on ressent les saisons. Les visiteurs ne viennent pas seulement apprendre : ils viennent respirer autrement. La ferme leur propose une immersion complète : forêt-jardin, mare écologique, potager intensif, serre bioclimatique, poulailler, composts et toilettes sèches.

Dirigeants en costume, enfants d’école ou salariés en séminaire mettent les mains dans la terre. Et comprennent physiquement ce que signifie le cycle du vivant.

« On ne transmet pas la transition écologique
avec un PowerPoint.
Il faut la vivre. »

Dans une société largement déconnectée des écosystèmes qui la soutiennent, cette immersion devient essentielle. Car les comportements changent rarement par la seule information ; ils évoluent par l’expérience vécue.


Un modèle écologique circulaire et régénératif

Cette approche incarne une économie différente : non plus extractive, mais circulaire et régénérative. Le site fonctionne selon une logique circulaire : récupération de l’eau de pluie, valorisation des déchets organiques, fertilisation par compost, autonomie maximale, pratiques low-tech. La ferme est comme un organisme vivant où rien ne devient vraiment déchet. Elle incarne une économie régénérative : produire tout en améliorant le milieu.

Pour Gilles Degroote, les innovations les plus prometteuses ne sont pas forcément technologiques : elles résident souvent dans la redécouverte de principes écologiques fondamentaux appliqués intelligemment aux villes.

Changer notre manière d’habiter la Terre.

La ferme ne propose pas seulement des activités pédagogiques ; elle offre une expérience immersive. Marcher pieds dans la terre, observer un insecte, récolter une tomate mûre : autant de gestes simples qui réactivent une relation oubliée.

Agriculture urbaine : effet de mode ou transformation profonde ?

L’agriculture urbaine suscite aujourd’hui un engouement croissant. Gadget marketing ou révolution silencieuse ? Pour lui, la dynamique actuelle révèle un changement profond : les villes prennent conscience qu’elles doivent redevenir productrices, et non seulement consommatrices.

Les collectivités disposent d’un levier immense : ouvrir du foncier, simplifier les cadres administratifs, soutenir les porteurs de projets et intégrer l’agriculture dans la planification urbaine.

La transition écologique pourrait bien se jouer autant dans les quartiers que dans les campagnes. Avec plus de 80 % des Français vivant en ville, la transition écologique passera nécessairement par la transformation urbaine : végétaliser, désimperméabiliser et reconnecter aux territoires agricoles.

Au sein de l’Association française d’agriculture urbaine professionnelle, il défend une vision : une ferme par quartier.

L’association nationale de l’agriculture urbaine est convaincue que l’agriculture urbaine apporte des réponses pertinentes et efficaces aux nombreux défis rencontrés par les villes.

L’AFAUP œuvre à son développement partout en France.


Une aventure collective

La ferme n’est pas l’œuvre d’un seul homme. Des acteurs majeurs de l’agroécologie, dont Charles Hervé-Gruyer et l’expérience pionnière de la Ferme du Bec Hellouin, ont contribué à nourrir le projet par leurs recherches et leurs retours d’expérience.

La ferme n’aurait jamais existé sans alliés. Ville de Versailles, partenaires privés, artisans, agriculteurs, réseaux professionnels… tous ont contribué à sa réussite.

Le collectif n’est pas un supplément d’âme : c’est la condition de réussite.

Aucun projet de transition ne peut exister isolément : il nécessite des réseaux, des alliances et une intelligence partagée. La transition écologique est avant tout une aventure collective.


Entre utopie et viabilité économique

Créer un lieu beau, écologique et rentable

Créer un lieu « beau, productif et économiquement viable » constituait un défi. La ferme repose sur un équilibre subtil entre production agricole, activités pédagogiques, partenariats et engagement territorial. La question n’est pas seulement de rentabiliser un projet écologique, mais de redéfinir ce que signifie la valeur : écologique, sociale, éducative autant qu’économique.

Le modèle est duplicable — à condition d’adapter chaque ferme à son territoire.

La Ferme du Bec Hellouin

Le modèle repose sur trois piliers : la production agricole, la transmission pédagogique et les séminaires et événements d’entreprise. Après trois ans, la ferme atteint son équilibre économique. La crise sanitaire de 2020 pousse même Gilles Degroote à dupliquer le modèle : nouveaux sites à Nanterre, Poissy ou sur des campus d’entreprises. La ferme devient alors un prototype réplicable.


Une vision concrète du monde d’après

Pour Gilles Degroote, la pandémie a révélé notre vulnérabilité … mais aussi notre besoin de nature. Le « monde d’après » ne sera pas une rupture spectaculaire. Il sera fait de milliers de lieux plus locaux, vivants et reliés. Sa priorité pour réinventer nos sociétés ?

« Recréer du lien entre l’humain, la nature et le territoire. »

Le “monde d’après” qu’il évoque n’est pas futuriste. Il ressemble plutôt à une société plus locale, plus résiliente et plus attentive au vivant. La crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur : beaucoup ont redécouvert l’importance de l’alimentation, de la nature et des circuits courts. Sa priorité pour réinventer nos sociétés tient en un mot : reconnexion.

Reconnexion à la terre, aux cycles naturels, aux autres et à notre responsabilité collective.


De la stratégie à la terre, de la tête aux mains : un parcours de transformation

Son passage du conseil au maraîchage n’est pas une rupture mais un alignement.

« Je voulais relier
la tête, le cœur et les tripes. »

La terre lui a appris ce qu’aucun bureau ne pouvait transmettre : la patience, la dépendance au vivant, l’humilité face aux saisons. Ce qui le fait tenir aujourd’hui ? La conviction que chaque lieu peut devenir un levier de transformation. Dans un projet aussi exigeant, ce qui le fait tenir est simple : voir concrètement les transformations humaines provoquées par le lieu.


Et demain ?

L’avenir s’écrit déjà avec la création de nouveaux paysages comestibles, le développement d’autres fermes urbaines et la diffusion du modèle. Son souhait ? Voir émerger partout des fermes urbaines capables de produire, transmettre et inspirer. Son message :

« Chacun peut agir où il vit.
La transition écologique commence là où nous décidons de prendre soin du vivant,
ici et maintenant »

L’ambition est claire : consolider la ferme, amplifier son rôle pédagogique et inspirer d’autres territoires. Gilles Degroote espère voir émerger de nombreuses fermes urbaines semblables, formant un réseau vivant capable de transformer progressivement nos villes.

Cyrille Souche
Cyrille Souchehttp://cdurable.info
Directeur de la Publication Cdurable.info qui a eu 20 ans en 2025 ... L'occasion de supprimer la publicité et d'un nouveau départ vers un webmedia participatif d'intérêt général, avec pour raison d'être de recenser et partager les solutions utiles et durables pour agir et coopérer avec le vivant. Je suis ouvert à toute proposition de coopération mutuellement bénéfique au service de la régénération du vivant.

Lire aussi

Spiritualité et changement sociétal : le sursaut intérieur comme levier de transformation collective

Face aux crises écologiques, démocratiques, sociales et civilisationnelles, une...

Guide « Plus de nature dans mon mandat : des outils concrets pour les élus »

L’A-IGÉco, l'association fédérative des Acteurs de l’Ingénierie et du...

Newsletter

spot_img

Sur Cdurable

Spiritualité et changement sociétal : le sursaut intérieur comme levier de transformation collective

Face aux crises écologiques, démocratiques, sociales et civilisationnelles, une question longtemps marginale revient dans le débat public : le changement de société peut-il se...

Grande Consultation du Sport : un secteur sensible, vulnérable et en capacité d’action face aux défis climatiques et énergétiques

The Shift Project et Les Shifters publient les résultats de la Grande Consultation du Sport, menée auprès du secteur sportif amateur français. Plus de 10 000...

Réemploi des emballages cosmétiques : 15 entreprises dévoilent les résultats d’une expérimentation collective

Après deux ans de travaux et une expérimentation menée dans 45 points de vente en France, la Coalition ReCosm, réunissant 15 entreprises incontournables de...