À 11 ans, il lançait seul un petit journal naturaliste dans sa chambre. Quarante ans plus tard, Julien Perrot dirige La Salamandre, devenue l’une des références francophones de l’éducation à la nature. Biologiste, naturaliste et éditeur, il défend une conviction simple : on protège mieux ce que l’on connaît et ce que l’on aime. À l’heure où la biodiversité s’effondre et où nos vies se numérisent toujours davantage, il plaide pour une reconnexion sensible au vivant, fondée sur l’observation, l’émotion et la transmission.


En octobre 1983, à l’âge de 11 ans, Julien Perrot écrit le premier numéro de la revue qui va devenir La Revue Salamandre. 40 ans plus tard, ce biologiste passionné est toujours aussi convaincu par la nécessité de réconcilier l’homme avec la vie sauvage
© Photo David Marchon – Marin, 07.10.2024
En octobre 1983, dans sa chambre d’enfant, Julien Perrot tape les premiers textes d’un petit journal consacré à la nature. Il a 11 ans, une vieille machine à écrire et une fascination sans limite pour les animaux, les plantes et les paysages qui l’entourent. Le titre s’impose presque naturellement : La Salamandre.
Quarante-deux ans plus tard, cette initiative enfantine est devenue une maison d’édition indépendante et à but non lucratif qui publie magazines, livres, documentaires et contenus numériques en Suisse et en France. Plus de 75 000 abonnés suivent aujourd’hui ses publications, tandis que des centaines de milliers de personnes découvrent chaque jour ses contenus sur les réseaux sociaux.
Malgré cette réussite éditoriale, Julien Perrot assure que l’essentiel n’a pas changé.
« Ce qui a le moins changé en moi, c’est l’émerveillement quand je passe sur le terrain et que je vois un papillon, une fleur, un oiseau, un arbre, avec un nuage dans le ciel. C’est toujours le même émerveillement qu’au début. »
Entre émerveillement et colère

En octobre 1983, à l’âge de 11 ans, Julien Perrot écrit le premier numéro de la revue qui va devenir La Revue Salamandre. 40 ans plus tard, ce biologiste passionné est toujours aussi convaincu par la nécessité de réconcilier l’homme avec la vie sauvage
© Photo David Marchon – Marin, 07.10.2024
Cet émerveillement est pourtant indissociable d’un autre sentiment qui l’accompagne depuis l’enfance : la tristesse face à la destruction du vivant.
« Je vois la joie d’admirer la beauté du monde et en même temps, ce qui n’a pas changé non plus, qui était déjà présent dans mon petit cœur d’enfance, c’est la colère et la tristesse d’assister à la destruction du monde et à la destruction de cette beauté justement. »
L’enfant qui observait disparaître les étangs, les bocages et les espaces naturels de sa région au profit des zones commerciales, des parkings ou des infrastructures routières n’a jamais cessé de ressentir cette tension. Très tôt, il comprend que quelque chose se joue sous ses yeux.
« La région où j’ai grandi a beaucoup changé. J’ai vu les étangs, les bocages et les espaces naturels disparaître. J’avais envie de faire quelque chose de positif face à cette destruction que je constatais déjà. »
Mais plutôt que de céder au découragement, il choisit d’agir. Au départ, il ne s’agit pourtant pas d’un projet de carrière.
« Ce départ, pour moi, ce n’était pas un projet de vie. Je ne pensais pas aussi loin. C’était juste une nécessité vitale de transmettre, de partager aussi du positif face à cette destruction que je constatais déjà. »
À l’époque, son horizon est beaucoup plus modeste.
« Je me disais : mon prochain numéro, je le consacre à tel oiseau. J’ai envie que ce soit beau. J’ai envie que quelques personnes de plus le lisent qu’avant. »
Le tournant intervient à la fin de ses études de biologie. Son « petit journal » compte alors près de 5 000 abonnés. En 1998, il décide de s’y consacrer pleinement.
« J’avais à peu près 5 000 abonnés à mon petit journal qui commençait à avoir meilleure allure. Et là, il y a eu un vrai choix : est-ce que ça reste un hobby ou est-ce que ça devient un métier ? »
La décision n’est pas simple.
« Le métier me faisait un peu peur. Il faut payer les salaires, faire vivre une structure, il y a tous les côtés casse-pieds. Mais je me suis dit que la cause défendue par La Salamandre était suffisamment importante pour que je puisse vraiment y mettre le maximum de mon énergie. »

La connaissance ne suffit pas
L’information seule ne provoque pas le changement

Depuis toujours, La Salamandre défend l’idée que l’information seule ne provoque pas le changement.
Pour Julien Perrot, les crises environnementales actuelles ne sont pas d’abord liées à un manque de connaissances.
« Je suis convaincu que transmettre des connaissances, ça ne suffit pas. Aujourd’hui, le fait qu’il y ait un problème environnemental, je crois qu’on est quand même un tout petit peu au courant depuis plusieurs dizaines d’années. Donc le problème, ce n’est pas qu’on ne sait pas. Le problème, c’est peut-être que ça ne paraît pas assez important, pas assez urgent. »
C’est pourquoi son travail consiste moins à accumuler des données qu’à raconter des histoires.

Connaître le nom d’un oiseau n’est pas l’essentiel, explique-t-il. Ce qui compte, c’est de comprendre son voyage migratoire, ses interactions avec les autres espèces, les menaces auxquelles il est confronté.
« Savoir que l’oiseau qu’on a en face de soi s’appelle pic épeiche, ce n’est pas hyper intéressant en soi. Par contre, comprendre qu’il revient d’Afrique, qu’il dépend de certains habitats, qu’il rencontre aujourd’hui de grosses difficultés pour trouver des lieux où nicher, là ça devient une histoire passionnante. »
Pour lui,
l’émotion constitue un levier indispensable.
« Il ne suffit pas de transmettre des connaissances. C’est vraiment de parler au cœur, de transmettre des émotions. Et ça, pour moi, c’est extrêmement important. »
Depuis quarante ans, c’est précisément cette ligne éditoriale que poursuit La Salamandre : transmettre une culture du vivant à la fois rigoureuse et sensible, capable de toucher autant l’intelligence que les émotions
La rencontre fondatrice avec une salamandre

S’il fallait identifier une rencontre décisive dans son parcours, ce serait bien celle qui a donné son nom à son projet.
Julien Perrot se souvient d’une soirée pluvieuse passée à explorer une forêt avec une lampe de poche.
« Il pleuvait, la nuit tombait et je partais me promener avec ma lampe de poche dans la forêt. Dans le faisceau de cette lampe, le monde visible n’existait plus que là. Comme il pleuvait, il y avait des gouttes d’eau partout sur les feuilles, les mousses, les fougères. C’était vraiment une espèce de trésor argenté. »
Soudain, dans la lumière de sa lampe, apparaît une étrange silhouette jaune et noire.
« À un moment donné, j’ai vu comme un jouet en plastique jaune et noir. Je me suis dit : c’est quoi ce machin ? Un gamin a oublié un dinosaure ? Puis j’ai vu que ça bougeait. »
La découverte le fascine. Quelques temps plus tard, l’émotion est encore plus forte lorsqu’il assiste à la naissance de ses larves.
« Quelques temps plus tard, j’ai assisté à la naissance de ses bébés qui sont sortis du corps de la maman dans l’eau. Ça m’a énormément impressionné. Ce contact direct avec le miracle de la vie. »
Cette expérience marque profondément l’adolescent. À ce moment-là, il réfléchit justement au lancement de son journal naturaliste. Le nom s’impose comme une évidence : ce sera La Salamandre.
Observer, un acte de résistance
La véritable connexion est celle qui nous relie au vivant

En octobre 1983, à l’âge de 11 ans, Julien Perrot écrit le premier numéro de la revue qui va devenir La Revue Salamandre. 40 ans plus tard, ce biologiste passionné est toujours aussi convaincu par la nécessité de réconcilier l’homme avec la vie sauvage
© Photo David Marchon – Marin, 07.10.2024
À l’heure des smartphones, des réseaux sociaux et de l’hyperconnexion permanente, Julien Perrot estime que nous avons progressivement perdu l’habitude d’observer le monde qui nous entoure.
« La question, c’est : à quoi est-ce qu’on se connecte ? »
Selon lui, la véritable connexion est celle qui nous relie au vivant.
« La vraie connexion, la connexion vitale, c’est celle qui nous relie au vivant. Nous sommes des êtres vivants parmi beaucoup d’autres êtres vivants. Cette immense famille est précieuse parce que c’est elle qui assure les conditions nécessaires à la vie sur Terre. »
Or, les écrans occupent désormais une place telle qu’ils nous éloignent souvent de cette réalité fondamentale.
« Toute la sphère digitale peut permettre de se connecter à certaines choses intéressantes. Mais globalement, elle nous détourne et nous éloigne des réalités du monde vivant, du monde dont nous sommes faits, du monde dont nous dépendons et du monde dont nous venons. »
Face à cela, il recommande un exercice simple : marcher davantage et prêter attention à ce qui se trouve sur le chemin.
« Même si on est en pleine banlieue ou dans une grande ville, il suffit d’être attentif. On commence à remarquer des fleurs, des herbes, un chant d’oiseau, un insecte sur une feuille. Tout cela est présent, même en pleine ville. »
Cette capacité d’attention est devenue, selon lui, une forme de résistance culturelle.
Observer un arbre, écouter un merle ou suivre le vol d’un papillon n’a rien d’anodin dans une époque saturée de sollicitations numériques.
C’est une manière de reprendre contact avec le réel.

Réapprendre à vivre avec le vivant
L’éducation à la nature,
un pilier historique de La Salamandre
L’éducation à la nature constitue l’un des piliers historiques de La Salamandre. Mais Julien Perrot refuse de limiter cet enjeu aux enfants.
« On vit dans une société qui infantilise la nature. Comme si c’était quelque chose de sympathique pour les enfants avant de passer aux choses sérieuses. Moi, je m’insurge contre ça. »
Pour lui, la reconnexion au vivant concerne toute la société, y compris les décideurs politiques et économiques.
« Ce n’est pas seulement un enjeu d’éducation des enfants. C’est l’éducation de toute la société. Les personnes qui tiennent le monde aujourd’hui n’ont pas neuf ans et demi. Ce sont les adultes qu’il faut toucher d’urgence. »
Il raconte d’ailleurs dans son livre Une vie pour la nature une nuit passée dans une forêt presque vierge des Balkans, territoire fréquenté par les ours.
Cette expérience lui inspire une proposition provocatrice :
« Je pense que tous les présidents, ministres et grands dirigeants devraient passer une nuit seuls dans une forêt avec des ours. Ce serait un excellent stage d’humilité. »
Derrière la boutade se cache une conviction profonde : il est impossible de protéger ce que l’on ne fréquente plus.
Une écologie de l’espoir
Malgré son constat lucide sur l’état du monde, Julien Perrot refuse le fatalisme.
L’espoir, dit-il, n’est pas une naïveté mais une nécessité.
« Nous n’avons pas le choix. »
Au fil des années, il a développé ce qu’il appelle un « kit de survie pour humain du XXIe siècle ».
« Il y a certaines pratiques, certaines choses qu’on peut faire pour cultiver sa pensée positive, cultiver l’espoir, rester connecté à la joie et rester ancré dans l’instant présent. »
La fréquentation de la nature fait partie de ces ressources essentielles.
« La nature est très abîmée autour de nous, mais elle est toujours là. Elle a aussi un immense mérite : elle est gratuite et relativement accessible. »
Il met également en garde contre une écologie fondée uniquement sur la culpabilisation. L’action individuelle est importante, reconnaît-il, mais elle ne peut remplacer les transformations collectives et politiques nécessaires.
« En transmettant ce lien sensible au monde vivant, l’idée c’est que cela fasse du bien aux non-humains qui seront davantage considérés dans notre société, mais aussi aux humains qui ont besoin de ressources pour traverser les angoisses de notre époque. »
Quarante ans après la création de La Salamandre, son message demeure finalement le même. Face aux crises écologiques, l’émerveillement n’est pas un luxe. Il constitue peut-être l’un des ressorts les plus puissants de l’engagement.
Car pour Julien Perrot, protéger le vivant commence toujours par une rencontre : une fleur au bord d’un chemin, un papillon dans une prairie, un oiseau dans une haie ou une salamandre aperçue un soir de pluie dans une forêt. Et ce regard-là peut encore changer notre manière d’habiter le monde.

LA SALAMANDRE, une organisation aux multiples facettes !



















