Tribune Cdurable à Jaouad Zemmouri, physicien, professeur émérite à l’Université de Lille, auteur de Citoyens, pas assistés. Parce que le temps est venu d’être des Citoyens à égalité de droits et devoirs, ni assistés, ni profiteurs.

La situation, aujourd’hui, diverge. Il est temps de revoir notre façon de faire, sans remettre en cause nos acquis. C’est même la seule manière de les préserver. Il suffit de regarder autour de nous. Les jeunes sont dans la rue. Les retraités, que l’on disait résignés, commencent à leur tour à se faire entendre. Le pouvoir d’achat est sur toutes les lèvres. Et pendant ce temps, on cherche en vain à construire un budget 2027 que personne ne sait boucler. Chacun réclame, chacun proteste, et l‘État, sommé de répondre à tous, n’a plus les moyens de répondre à personne.
Chacun réclame, chacun proteste
et l‘État, sommé de répondre à tous,
n’a plus les moyens de répondre à personne.
J’emploie le mot « divergence » à dessein. Physicien, spécialiste des systèmes non linéaires, je l’entends au sens précis que lui donnent les mathématiques. Un système qui converge est un système qui, lorsqu’on l’écarte de son équilibre, finit toujours par y revenir. Les secousses passent, les tensions retombent, l’ensemble retrouve son point d’appui. Un système qui diverge, au contraire, s’éloigne un peu plus de son équilibre à chaque oscillation. Chaque réponse apportée à une difficulté en crée une autre, plus grande. On ne corrige plus, on amplifie.
C’est exactement ce que nous vivons. Pendant longtemps, notre modèle social a su absorber les crises. Une catégorie protestait, on trouvait un compromis, et la machine repartait. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, du plus jeune au plus vieux, du lycéen inquiet pour son avenir au retraité inquiet pour sa pension, en passant par l’actif qui ne boucle plus ses fins de mois, tout le monde est mécontent en même temps. Ce n’est plus une addition de colères particulières. C’est le signe que l’ensemble ne retrouve plus son équilibre.
Ce constat porte pourtant une bonne nouvelle. Tant que chacun pensait que le problème venait des autres, rien ne pouvait bouger. Désormais, la prise de conscience est générale : tout le monde voit que ça ne marche plus. C’est la condition première de tout changement. Encore faut-il savoir quoi changer, et surtout ce qu’il ne faut à aucun prix abandonner.
Regardons les choses en face. L’hôpital n’en peut plus. L’école ne tient plus ses promesses. La sécurité se dégrade au point que certains en viennent à voir le policier comme un ennemi, ce qu’il n’est pas. Et la dette, elle, continue d’enfler sans que personne ne sache comment la contenir. On pourrait traiter chacun de ces dossiers séparément, avec son ministre, son plan et son enveloppe. Ce serait une erreur. Il s’agit d’une seule et même crise, qui se décline secteur par secteur.
Si nous n’y prenons pas garde, le plus dur est devant nous. Un mécontentement qui ne trouve pas d’issue finit toujours par se retourner contre lui-même. Les Français commenceront à s’en prendre les uns aux autres : les jeunes aux anciens, les actifs aux inactifs, les uns aux autres selon leur quartier, leur métier ou leur origine. Ce mouvement est déjà engagé. Notre vie politique en offre le miroir, fragmentée en camps qui ne se parlent plus et qui ne savent plus gouverner ensemble.

Zemmouri Jaouad
Il faut donc chercher une solution. Mais pas à n’importe quel prix. Une règle doit guider toute réforme : nos fondamentaux ne sont pas négociables. Liberté, Égalité, Fraternité. Tout le reste peut être repensé, les dispositifs, les organisations, les financements. Ces trois principes, non. Si nous réformons, c’est précisément pour leur rester fidèles. Encore faut-il comprendre sur quoi ils reposent. Liberté, Égalité, Fraternité ne sont pas des axiomes tombés du ciel. Ils supposent un principe premier, sans lequel ils ne sont que des mots gravés au fronton de nos mairies : la citoyenneté. Il n’y a de liberté que pour des citoyens qui l’exercent, d’égalité que pour des citoyens qui se reconnaissent les mêmes droits et les mêmes devoirs, de fraternité que pour des citoyens qui se sentent liés par un destin commun.
Or c’est ce socle que nous avons laissé s’éroder. Le citoyen est celui qui participe, qui contribue, qui prend sa part. À force de vouloir protéger, nous avons multiplié les aides bien souvent sans rien demander en retour. Nous avons, sans le vouloir, transformé une partie des citoyens en assistés, qui attendent de recevoir plutôt que de contribuer. Mais soyons justes et regardons des deux côtés. Car pendant que nous fabriquions des assistés en bas, nous laissions prospérer des profiteurs en haut. Niches fiscales, dérogations, exonérations : au fil des années, certains ont obtenu de la collectivité des avantages considérables sans jamais prendre leur juste part de l’effort commun.
L’assisté et le profiteur procèdent au fond de la même logique, celle qui consiste à attendre de la nation sans se sentir redevable envers elle. Dans les deux cas, on a cessé d’être citoyen. Que faire, alors ? Cesser de rapiécer. Tant que nous ajouterons une aide ici, une niche là, une dérogation pour calmer telle catégorie, nous continuerons d’alimenter la divergence. Il faut changer de logique et remettre le citoyen au centre.
Il faut changer de logique et remettre le citoyen au centre
C’est ce que je propose avec un Socle inconditionnel de citoyenneté. Chaque citoyen, de sa naissance à sa mort, reçoit de la République un même socle, sans avoir à prouver qu’il est malade, sans emploi ou dans les bonnes cases. En échange, chacun prend sa part de l’effort commun, selon ses moyens, sans échappatoire. Plus d’assistés enfermés dans des conditions qui les dissuadent d’avancer. Plus de profiteurs à l’abri de leurs niches. Des citoyens, à égalité de droits et de devoirs.
Des citoyens,
à égalité de droits et de devoirs
Reste la question qui fâche : comment le financer ? Il faut d’abord se souvenir de ce qu’a fait le Conseil national de la Résistance. En 1945, il a adossé la protection sociale au travail salarié, parce que c’était alors le cœur de l’économie : des usines, des ouvriers, des salaires. Ce choix était juste et adapté à son époque.
Quatre-vingts ans plus tard, l’économie a changé, mais le financement est resté le même. Nous faisons toujours porter l’essentiel de notre solidarité sur le travail, au point de le rendre trop cher à créer, pendant que la consommation de produits importés, le patrimoine et les géants du numérique y contribuent peu. Le pull fabriqué à Lille finance notre Sécurité sociale, celui fabriqué à l’autre bout du monde et vendu en France n’y verse presque rien.
Être fidèle au CNR, ce n’est pas recopier ses solutions. C’est refaire son geste avec les réalités de 2026. Alléger la charge qui pèse sur le travail. Faire contribuer la consommation, y compris importée. Associer le patrimoine et l’économie numérique à l’effort commun. Supprimer les niches fiscales qui permettent à certains d’y échapper. Un financement juste, parce que chacun y prend sa part. Et adapté, parce qu’il repose sur l’économie d’aujourd’hui et non sur celle de 1945.
Un financement juste, parce que chacun y prend sa part

Ce n’est pas une utopie. C’est une architecture chiffrée et financée, avec une transition organisée pour basculer sans casse. Et ce n’est pas une rupture avec notre histoire. C’en est la suite. Car la France n’a jamais été grande par sa taille, ni par ses armées, ni par sa monnaie. Elle l’a été chaque fois qu’elle a osé prendre ses trois mots au sérieux. En 1789, quand elle a fait de ses sujets des citoyens. Avec l’école publique et gratuite, quand elle a décidé que le savoir ne serait plus réservé à ceux qui pouvaient le payer. En 1945, quand, dans un pays en ruines, elle a bâti une Sécurité sociale pour tous. À chaque fois, on lui a opposé les mêmes objections : trop ambitieux, trop coûteux, irréaliste. À chaque fois, l’histoire lui a donné raison.
Les jeunes dans la rue, les retraités qui se lèvent, le budget impossible : tout nous dit que le moment est venu. Il est peut-être temps d’une quatrième fois.
Ni assistés, ni profiteurs. Citoyens.

