Des outils open source qui permettent aux petites communes de modéliser leurs flux de déplacements, une cartographie collaborative des refuges climatiques pour s’adapter aux fortes chaleurs ou un algorithme d’analyse de la couverture médiatique de l’écologie … les communs sont fondés sur une logique d’innovation ouverte et s’imposent peu à peu comme une manière d’organiser la coopération entre acteurs pour faire avancer la transition écologique. Interopérables, ouverts, réplicables et capables de fédérer des communautés diverses, ils dessinent une autre manière de produire et de partager des solutions. Un décryptage d’Héloïse Calvier, chargée d’accompagnement à l’innovation, pour ADEME Infos

Les communs, un cadre d’action adapté aux défis écologiques
Commun : une ressource partagée, matérielle ou immatérielle, développée sous licence ouverte et portée par une communauté

Qu’il s’agisse d’un logiciel, d’une base de données ou d’un outil pédagogique, un « commun » répond à une définition encadrée. « Il s’agit d’une ressource partagée, matérielle ou immatérielle, développée sous licence ouverte et portée par une communauté » explique Héloïse Calvier, chargée d’accompagnement à l’innovation à l’ADEME.
Ressource ouverte, communauté d’usage et gouvernance partagée : ces trois piliers sont indispensables pour qu’un commun soit librement réutilisable, améliorable et pérenne. Ce mode d’organisation qui promeut la coopération plutôt que la concurrence entre acteurs répond particulièrement bien à la complexité des enjeux écologiques actuels. La transition écologique ne peut pas se traiter en silos : elle nécessite des synergies entre collectivités, associations, citoyens, chercheurs, entreprises. « Les communs offrent pour cela une grammaire commune » souligne Héloïse Calvier. C’est-à-dire un terrain d’entente technique, juridique et humain.
Une culture du partage avec des résultats opérationnels

Accompagner les territoires dans la construction d’une mobilité durable :
↪ une mobilité décarbonée
↪ pour toutes et tous
↪ qui utilise au mieux les investissements publics
-> Accéder à l’outil de diagnostic
Des exemples emblématiques montrent déjà comment cette culture du partage se traduit en actes. Ainsi, le Diagnostic Mobilité est un outil open source qui permet aux communes rurales de visualiser les flux de déplacement sur leur territoire. Cet outil compte aujourd’hui plus de 1 000 utilisateurs par mois aux profils variés : collectivités et institutions, bureaux d’étude et conseil, associations et initiatives citoyennes.

Décryptage en temps réel du traitement médiatique des enjeux environnementaux. Analyses quantitatives et qualitatives, indicateurs clairs, tendances clés : tout pour comprendre la place de l’écologie dans l’information. Un outil indépendant pour éclairer le débat public.
Autre exemple de commun : l’Observatoire des médias sur l’écologie, qui analyse les données issues de l’audiovisuel pour mesurer et rendre publique la place donnée aux sujets écologiques dans les médias. Il repose sur une ressource ouverte, avec un algorithme d’analyse disponible en open source et une méthodologie documentée publiquement. Un mois après son lancement, la plateforme avait déjà accueilli 4 000 visiteurs. Ces communs ont été développés avec le soutien technique et financier de l’ADEME dans le cadre de son Appel à communs.
Les lauréats des Appels à Communs de l’ADEME

L’ADEME a été la première à concevoir et lancer ce dispositif d’Appel à communs inédit dans son format et en est aujourd’hui à la troisième édition. Des éditions menées dans une logique partenariale avec des acteurs tels que l’IGN, la Fondation Macif et France Tiers Lieux. Plus de 70 communs ont ainsi déjà été accompagnés sur des thématiques aussi diverses que la mobilité, l’alimentation, l’aménagement urbain ou encore l’économie circulaire. Et tous partagent un même constat : les communs permettent de réduire les coûts, d’accélérer l’innovation et de renforcer l’intelligence collective.
Les communs réduisent tout d’abord les coûts en évitant de repartir à zéro sur des ressources similaires. Le Diagnostic Mobilité l’illustre parfaitement : en mutualisant les données et les codes sources, les petites collectivités peuvent accéder à des services de modélisation auparavant réservés à des métropoles. Cette ouverture démocratise l’accès à la donnée, tout en optimisant les fonds publics. Un autre commun en cours de développement va dans le même sens : la création d’un langage numérique commun entre plateformes de vente en ligne en circuit court. Ce futur standard partagé permettra d’interconnecter les circuits courts et d’éviter que des camions à moitié vides parcourent les mêmes routes. Mutualiser la logistique, c’est à la fois économiser du carburant et réduire les émissions de CO2, tout en soutenant les producteurs.

Ensuite, les communs stimulent l’innovation ouverte. L’Observatoire des médias sur l’écologie montre comment une ressource libre contribue à enrichir tout un écosystème : son algorithme sous licence ouverte a été repris en Belgique pour créer un observatoire similaire. D’autres projets, en partageant leurs briques de développement, permettent à de nouveaux acteurs de co-développer des services complémentaires et ceci dès la phase de conception.
En créant un socle technique partagé, les communs permettent d’innover plus rapidement
Héloïse Calvier, chargée d’accompagnement à l’innovation à l’ADEME
Enfin, les communs peuvent contribuer à accroître la sensibilisation et la participation citoyenne sur les enjeux de la transition écologique. En s’appuyant sur un terrain comme la Métropole de Toulouse, une cartographie des refuges climatiques a été conçue avec les habitants pour recenser les espaces de fraîcheur (parcs, lieux publics, zones ombragées…) accessibles en période de canicule. « Cette carte collaborative est à la fois un outil de sensibilisation et d’aide à la décision pour la collectivité » souligne Héloïse Calvier.
Développée par un consortium pluridisciplinaire qui réunit expertise technique sur le rafraîchissement urbain, acteurs académiques et décideurs (TRIBU, une coopérative et bureau d’études spécialisé dans la conception écoresponsable et l’urbanisme durable, en partenariat avec les laboratoires de recherche LISST et LMDC de Toulouse ainsi que Toulouse Métropole), cette plateforme open source (lauréate de l’Appel à Communs 2024) a été lancée à l’été 2025 sur l’ensemble de la métropole toulousaine et a vocation à être déployée sur d’autres territoires.
Par ailleurs, La rue commune (lauréat de l’Appel à Communs 2021) propose une approche méthodologique nouvelle de l’aménagement qui invite les habitants à repenser l’espace public par un meilleur partage de la rue : moins de voitures, davantage d’espaces végétalisés, plus de place aux piétons. Porté par le groupement Richez Associés (urbanisme/architecture), Franck Boutté Consultants (ingénierie environnementale) et Leonard (innovation VINCI), cette approche est présentée dans un guide qui propose une démarche complète pour transformer les « rues ordinaires » en « rues post-carbone et post-covid ». S’appuyant sur la transformation de la rue et de ses usages, le commun met à disposition des collectivités des outils de diagnostic et de mise en œuvre pour accélérer la transformation des rues métropolitaines du XXIe siècle pour répondre aux enjeux d’atténuation et d’adaptation au changement climatique. La démarche inclut une approche de concertation pour fédérer les acteurs locaux autour d’un projet commun de transformation, intégrant les besoins spécifiques de chaque territoire.
Parfois même, les communs favorisent des alliances inédites. Le projet de logement social paysan rassemble bailleurs sociaux et acteurs agricoles pour réhabiliter d’anciens corps de ferme et loger de jeunes agriculteurs non issus du milieu. Ces croisements de mondes auparavant éloignés font naître de nouveaux modèles économiques et sociaux autour du partage des ressources.

Le monde agricole souffre d’un malaise social profond. Il n’est pas étonnant que la relève peine à consentir aux sacrifices que le métier suppose. Il devient urgent de dessiner des réponses concrètes, inspirantes pour améliorer les conditions de vie de ceux qui nous nourrissent. L’action en faveur du logement social paysan s’inscrit dans la lignée des projets de sécurité sociale alimentaire et de soutien à une agriculture paysanne partout en France.
Les fermes
ReNouveau Paysan
Les biens en commun

Avec Les Biens en Commun, une start-up lyonnaise propose une alternative : emprunter des objets du quotidien plutôt que de les acheter. Perceuses, vidéoprojecteurs, shampouineuses … Des dizaines d’équipements à louer près de chez soi, à partir de 7€, grâce à un réseau qui s’étend dans toute la France.
Derrière cette idée simple se cache un service pratique, économique et surtout écologique. Avec un modèle qui séduit déjà des milliers de Français, ce système pourrait bien devenir un incontournable dans l’avenir proche.
Un apprentissage collectif à mener
Ce changement de paradigme pose toutefois des verrous à lever. « Certains porteurs de communs peinent encore à adopter une logique non-propriétaire » remarque Héloïse Calvier. D’autres, souvent portés par de petites structures travaillant sur l’innovation, se heurtent à la difficulté de répondre aux exigences administratives liées à l’octroi des subventions publiques. Par ailleurs, le développement d’une communauté active, condition essentielle d’un commun vivant et pérenne, demande du temps et un véritable savoir-faire.
Un commun sans communauté n’est qu’un projet open source isolé. Son appropriation collective est la clé de sa longévité.
Héloïse Calvier, chargée d’accompagnement à l’innovation à l’ADEME
Face à ces défis, l’ADEME met à disposition des lauréats de l’Appel à communs un accompagnement complet : modèles d’affaires, gouvernance, licences ouvertes, gestion de la documentation … C’est une logique partenariale élargie qui est à l’œuvre ici. Une équipe d’experts, dédiée et spécialisée dans les communs, aide les lauréats à structurer leurs initiatives. Pour favoriser la montée en compétences plus large des acteurs, une formation « Les communs au service de la transition écologique » proposée par l’ADEME est désormais accessible en e-learning pour diffuser cette culture de la coopération.

L’enjeu d’avenir consiste à relier ces initiatives entre elles
L’enjeu d’avenir consiste à relier ces initiatives entre elles. Pour Héloïse Calvier, « les communs forment progressivement un maillage de solutions qui, interconnectées, deviennent une véritable infrastructure pour la transition écologique ». Autrement dit, au lieu d’empiler des ressources isolées, il s’agit de construire les liens entre elles et d’améliorer la lisibilité de leur offre de valeur : rendre visible l’écosystème, faciliter la circulation des données, encourager la réutilisation, favoriser leur application dans les territoires. L’ADEME prépare la quatrième édition de l’Appel à Communs. En filigrane, une ambition plus large se dessine : faire des communs un levier de souveraineté numérique et d’efficacité de l’action publique. Mutualiser les connaissances, ouvrir les codes, documenter les méthodes sont autant de pratiques qui contribuent à accélérer la transition écologique et redessinent une manière d’interagir plus ouverte et collaborative.
Ce qu’il faut retenir des Appels à Communs (AAC) de l’ADEME
Favoriser la coopération pour accélérer l’innovation au service de la transition écologique
Les AAC cherchent à favoriser la coopération pour accélérer l’innovation au service de la transition écologique. Tout acteur (collectivité, entreprise, association…) peut proposer un projet de commun. Chaque édition cible des défis thématiques pour répondre aux enjeux de la transition écologique : alimentation et forêt, mobilité et logistique, écoconception numérique, bâtiment et aménagement urbain, recyclage matière… L’originalité du dispositif permet aux candidats de créer des synergies et coopérer avant dépôt de leur projet de commun, en le documentant publiquement sur une plateforme collaborative.

Depuis 2021, près de 300 candidatures ont été déposées. 70 lauréats ont été accompagnés pour un montant total d’aide de l’ADEME de 4,3 millions d’euros. Ces communs sont de nature très variée (logiciels, cartographies, plateformes, guides…) et illustrent leur capacité à mutualiser les moyens, éviter la duplication des ressources, et assurer l’efficacité de l’investissement public. Grâce à l’Appel à communs l’ADEME participe à l’acculturation aux communs et à leur déploiement en faveur de la transition écologique.


