Et si l’horizon d’un changement de monde l’emportait ? Comment défendre le temps long et saisir les clés d’action pour donner à la nature ses droits et repenser notre avenir ? Avec » Une fabuleuse histoire de l’avenir « , l’écrivain Camille de Toledo et le dessinateur Laurent Bonneau livrent une réflexion passionnante sur la question des droits de la nature et proposent une vision inédite pour transformer en profondeur nos manières d’habiter la Terre. Une coédition Les Liens qui libèrent & Futuropolis en librairie le 7 octobre 2026.

« Au fil de l’histoire, une multitude d’êtres humains ont été traités comme des choses, des demis-choses ou des objets : les populations autochtones, les êtres humains déportés depuis l’Afrique… En Europe, en Russie, les juifs ont aussi été traités comme des « choses ». Et bien sûr, jusqu’à très récemment, les femmes… ça révèle un élément important : la frontière entre les « sujets » et les « objets » est poreuse. On peut être un humain et pourtant être traité comme une « chose » par une certaine écriture du droit. Puis, après des années de luttes, changer le droit et être reconnu comme une « personne ». C’est, d’une certaine façon, ce qui est en train de se jouer avec les rivières, les lacs, les forêts. Peut-on voir les écosystèmes comme des personnes avec des droits ? »


Dans Le bruit de l’eau, discussion dans la vallée de la Roya, Laurent Bonneau avec Alain Bujak invitait dans les pages Camille de Toledo pour un épilogue à leur reportage.
Est-ce possible d’incarner des entités naturelles avec des voix humaines sans les trahir ?
continue d’interroger Laurent Bonneau


Un récit graphique qui prolonge les recherches et réflexions de Camille de Toledo pour qui l’écriture juridique de la nature doit être reprise, repensée. Engagé dans le mouvement mondial (et européen) pour les droits de la nature, Camille de Toledo a orchestré le processus instituant des Auditions pour un parlement de Loire (2019-2020) dont est paru Le fleuve qui voulait écrire, récit de ce qu’il nomme le « soulèvement légal de la Terre ».
Ici se poursuit le récit d’une vision d’avenir qui prend appui sur les observations et travaux de certains scientifiques, notamment, sur les conditions sociales de la nature (François Jarrige) et sur l’agentivité des forces terrestres (Jérôme Gaillardet).
Retraçant les grandes étapes du mouvement des droits de la nature de Christopher Stone à la lagune de Mar Menor (Espagne), cet essai graphique favorise un temps long de penser pour réfléchir au-delà du présent.
Expliquez-nous le titre


Ce nouveau livre est-il le signe que vous avez déjà eu l’expérience du ré-enchantement ?
[C. de T.] Le vingtième siècle est celui des dystopies. Cela fait plus de vingt ans que je parle d’une « crise du futur » et de l’imagination. Et pourtant, il y a les enfants, les générations futures… auxquels nous devons autre chose que le désespoir et la ruine. Ce livre cherche à refonder les termes de nos habitations, de nos manières de vivre.
[L. B.] L’ensemble de mon travail repose, je crois, sur l’émotion et la recherche constante pour traduire ce à quoi je suis sensible. Et vivant de manière assez isolée au pied des Pyrénées, mon éloignement d’une forte civilisation m’offre cette chance d’avoir souvent accès à un émerveillement du monde qui nous entoure. C’est pourquoi un livre comme celui-ci me permet pleinement d’allier ces expériences

Entretien avec Camille de Toledo et Laurent Bonneau
Camille de Toledo (1975) est écrivain. Il est une figure phare du mouvement pour les droits de la nature. Il vient de publier L’internationale des rivières (Verdier, 2026). Diplômé de Sciences politiques et docteur en littérature comparée, il est actuellement chercheur associé à l’Institut d’études avancées de Nantes et artiste associé à la Capitale européenne de la culture, Bourges 2028.

Né en 1988 à Bordeaux, Laurent Bonneau est dessinateur, peintre et vidéaste. Attiré par l’image et son inépuisable capacité à raconter par elle-même, il signe très jeune ses quatre premières bandes dessinées chez Dargaud, en parallèle de ses études à l’École
Estienne puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs à Paris. Laurent se trouve désormais auteur ou co-auteur de plus de 25 livres sensibles, parfois très intimes, toujours sincères.

Après Le fleuve qui voulait écrire, Les Auditions pour un parlement de Loire et L’internationale des rivières, qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre la réflexion à travers un essai graphique cette fois ?
[Camille de Toledo] L’essai graphique – qui se double ici d’un « récit pour un changement de monde » – est une façon de montrer la recherche en acte, en prise avec le présent et l’avenir. On y voit des visages, des corps en mouvement, réunis. Les scientifiques sont souvent tenus hors du monde, derrière leurs rapports, leurs publications. Ici, on les voit à l’écoute, dans l’échange et la parole. C’est ce que le dessin permet de saisir. Pour réengager les savoirs dans et pour la vie.
Ici vous êtes Candide et surtout un peu nous toutes et tous. Quel était l’enjeu de ce livre pour vous et de cette voix disponible au changement que vous portez ?
[Laurent Bonneau] L’enjeu, pour moi, était de contribuer, à ma manière, à cette forme d’espoir, tout en restant à ma place : il s’agit en effet d’une place qui me fait découvrir en même temps que les lectrices et les lecteurs ces nouvelles voix portées par de riches initiatives citoyennes qui s’entremêlent aux savoirs scientifiques. L’idée initiale était de montrer cet élan collectif réel tout en incarnant concrètement les forces de la nature. Lors de la réalisation de ce livre, la focale que je n’ai cessé d’avoir devant mes yeux concernait le rythme de la narration pour « sentir » la nature. Lorsque j’ai demandé à Camille de m’indiquer des mots-clés qui pourraient m’aider à me rapprocher de l’essence du récit qu’il porte, il m’a alors parlé de » livre-souffle », ce qui a tout de suite fait écho chez moi.
Diriez-vous que ce livre est politique ?
[C. de T.] Tout est – en dernière instance – politique. Ce livre l’est car il reprend une histoire de l’émergence de la vie, mais en tentant de renverser un des cadres les plus structurants de la modernité à l’origine des destructions : la division entre sujets et objets et la possibilité qui en est découlée pour les sujets d’être les propriétaires des choses, jusqu’à exercer leurs droits à détruire.
[L. B.] J’aime l’idée que notre livre ne fasse pas d’amalgame entre l’espèce humaine en générale, et la dérive économique et politique assez tardive que le Progrès a mis en place et qui s’est érigée en norme aujourd’hui. J’ai l’impression que partager cette évolution incroyable du droit de la nature peut nous recentrer dans le voyage initial de notre espèce qui semble être un projet d’habitabilité. En ça, oui, c’est une démarche politique.





