Alors que 89 % des sols agricoles de l’Union européenne présentent des signes de dégradation, cinq associations engagées dans la transition agricole appellent les candidats à l’élection présidentielle de 2027 à faire de la régénération et de la conservation des sols une priorité nationale. Leur Pacte propose quatre leviers d’action : décider, mesurer, former et sécuriser économiquement les agriculteurs. Un appel à reconnaître le sol comme un patrimoine commun, indispensable à notre souveraineté alimentaire et à la résilience de nos territoires.

Les sols, un patrimoine vital encore trop peu reconnu

Notes : PRA = petite région agricole ; quantité de sol stabilisé correspondant au différentiel du taux d’érosion entre la situation « couverture végétale actuelle » et des situations de référence (sol nu / couvert permanent).
Champ : France métropolitaine.
Source : MTE, Projet Efese (Inra Les services écosystémiques rendus par les sols, 2017 ; Inra/UR Sol modèle aléa d’érosion Mesales). Traitements : SDES, 2022
En 2021, les grandes cultures (hors maïs fourrage) couvrent 43 % de la surface agricole utilisée (SAU), dont un tiers semé au printemps. Si le labour aère le sol et en améliore la fertilisation, il affecte sa structure et sa biodiversité, accélère le déstockage de carbone et le lessivage de l’azote. Des techniques de conservation du sol, telles que le non-labour (51 % de la surface en grandes cultures), limitent ces impacts, mais favorisent le tassement du sol, la prolifération de mauvaises herbes et des insectes ravageurs, impliquant un recours souvent accru aux pesticides. En 2021, la part des surfaces de grandes cultures laissées totalement nues pendant l’hiver est de 9 % (contre 14 % en 2017) – (voir graphique Part des surfaces de grandes cultures restant nues en hiver ou sans labour, en 2021). L’implantation d’un couvert végétal hivernal, que ce soit par une culture d’hiver, une culture intermédiaire, dérobée ou de repousses significatives, limite l’érosion et le lessivage des nitrates et peut faire l’objet de valorisations énergétiques
Et si l’avenir de notre agriculture, de notre alimentation et de notre santé commençait sous nos pieds ? Souvent invisibles dans les débats publics, les sols agricoles constituent pourtant un capital naturel essentiel. Ils nourrissent les cultures, abritent une biodiversité considérable, régulent le cycle de l’eau, stockent du carbone et contribuent à la résilience des territoires face au changement climatique.
Mais ce patrimoine vivant se dégrade. Selon les données de l’Observatoire européen des sols citées dans le Pacte, 89 % des sols agricoles de l’Union européenne présentent des signes de dégradation. En France, l’érosion hydrique entraîne chaque année une perte moyenne de 1,5 tonne de terre agricole par hectare.
Perte de matière organique, érosion, appauvrissement de la biodiversité, la dégradation des sols coûterait plus de 50 milliards d’euros par an à l’Europe et fragilise les rendements, la ressource en eau et la capacité des territoires à faire face aux événements climatiques extrêmes.
Le problème est d’autant plus préoccupant que les sols agricoles se dégradent beaucoup plus rapidement qu’ils ne se régénèrent. Le Pacte souligne que leur dégradation peut être jusqu’à cent fois plus rapide que leur processus naturel de régénération. Plus on attend, plus leur restauration devient longue, coûteuse et difficile.
Au-delà de la seule question agricole, c’est donc un enjeu stratégique pour la société tout entière : préserver les sols, c’est protéger notre capacité à produire une alimentation de qualité, à gérer durablement l’eau et à faire face aux dérèglements climatiques.
Cinq associations unissent leurs forces pour interpeller les candidats à la présidentielle

C’est dans ce contexte que cinq organisations ont décidé de parler d’une seule voix en lançant le « Pacte pour faire des sols vivants une priorité nationale ».
Cette initiative réunit :
- L’APAD (Association pour la Promotion d’une Agriculture Durable), premier réseau d’agriculteurs engagés en agriculture de conservation des sols.
- BASE (Biodiversité, Agriculture, Sol et Environnement), réseau d’agriculteurs qui échangent sur les pratiques de conservation et de régénération des sols.
- Bleu-Blanc-Cœur, démarche agricole et alimentaire reliant la santé des sols, des animaux et des humains, notamment par la diversité végétale et la qualité nutritionnelle.
- Earthworm Foundation, association internationale qui accompagne la régénération des sols agricoles et la transformation des chaînes d’approvisionnement des entreprises.
- Pour une Agriculture du Vivant (PADV), tiers de confiance de la transition agroécologique qui fédère agriculteurs, acteurs économiques et institutions autour de nouveaux modèles agricoles et alimentaires territoriaux.
Leur démarche s’appuie sur des réseaux d’agriculteurs qui expérimentent déjà des pratiques alternatives : réduction du travail du sol et des intrants de synthèse, couverture permanente des sols, diversification des cultures, agroforesterie ou encore réintégration de l’élevage.
Ces expériences montrent qu’il existe des solutions concrètes pour restaurer progressivement la fertilité des sols et renforcer la résilience des exploitations. Mais, pour les cinq associations, ces initiatives restent trop dispersées et insuffisamment soutenues. Les agriculteurs engagés ne peuvent pas porter seuls une transformation qui relève de l’intérêt général.

Le collectif bénéficie également du soutien de personnalités issues du monde agricole, scientifique, économique et de la société civile, parmi lesquelles Claire Chenu, professeure émérite et chercheuse en science du sol, Marion Guillou, membre du Haut Conseil pour le climat, Thierry Marx, artisan cuisinier, Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, ou encore Serge Zaka, spécialiste en agroclimatologie.
Dans une tribune collective publiée dans La Tribune Dimanche, les signataires interpellent les candidats à l’élection présidentielle de 2027. Leur ambition : obtenir des engagements politiques concrets pour changer d’échelle et faire de la santé des sols un axe structurant des politiques agricoles, alimentaires et environnementales.
Quatre priorités pour engager une transformation nationale
Le Pacte repose sur quatre engagements complémentaires. Il ne s’agit pas seulement de promouvoir de nouvelles pratiques agricoles, mais de créer les conditions politiques, scientifiques, pédagogiques et économiques de leur généralisation.

Source: BASE et APAD, 2004 – forum sur le développement durable
1. Décider : inscrire les sols vivants au cœur des politiques publiques
Pour les associations, la première étape consiste à reconnaître explicitement la régénération et la conservation des sols agricoles comme des priorités stratégiques nationales. Elles proposent de compléter l’article L.1 du Code rural et de la pêche maritime afin d’y inscrire cette reconnaissance et les pratiques qui y contribuent. L’enjeu est de faire de la santé des sols un principe directeur transversal, qui ne relève pas uniquement de la politique agricole. Les politiques publiques concernant l’eau, la biodiversité, le climat, l’alimentation, la nutrition, la santé, l’urbanisme, l’aménagement du territoire ou encore l’énergie doivent être cohérentes avec cet objectif. Le collectif demande notamment que les plans de partenariats nationaux et régionaux de la Politique agricole commune (PAC) et les études d’impact des principales politiques publiques prennent davantage en compte leurs effets sur les sols. L’objectif est clair : ne plus opposer les ambitions environnementales, agricoles et économiques, mais construire un cadre cohérent qui facilite les évolutions des exploitations.

2. Mesurer : créer un Observatoire français de la santé des sols agricoles
On ne peut pas piloter efficacement une transition sans être capable d’en mesurer les résultats. Le deuxième engagement proposé consiste à créer un Observatoire français de la santé des sols agricoles, en reprenant une recommandation du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), formulée dans son rapport de février 2025 consacré à l’agriculture de conservation des sols. Cet observatoire aurait pour mission de consolider les connaissances et les références produites dans les territoires, de suivre les démarches de conservation et de régénération des sols et de mesurer leurs résultats.
Les associations demandent également la reconnaissance d’un socle commun d’indicateurs scientifiques, simples, robustes et partagés entre agriculteurs, chercheurs, filières, collectivités et pouvoirs publics. Le réseau national de référence pour le suivi de la qualité des sols (RMQS) compte déjà 2 200 parcelles. Pour le collectif, il faut désormais élargir l’observation aux exploitations qui expérimentent des pratiques régénératives, afin de mieux documenter leurs trajectoires et leurs résultats.
Cette connaissance scientifique doit aussi permettre de faire évoluer les politiques alimentaires et sanitaires, notamment la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC), le Programme national nutrition santé (PNNS) et l’affichage environnemental. Le Pacte défend une approche globale de la santé, dite « One Health » ou « Une seule santé », qui considère les liens entre la santé des écosystèmes, celle des animaux et celle des humains. Il s’agit notamment de mieux reconnaître les qualités nutritionnelles, environnementales et sensorielles des produits issus de sols vivants, dès lors que celles-ci sont objectivées par des mesures scientifiques.
3. Former : faire de la connaissance des sols un pilier de l’enseignement agricole
La transition agroécologique ne pourra changer d’échelle sans une montée en compétences des agriculteurs et de tous ceux qui les accompagnent. Le troisième engagement vise donc à renforcer la formation initiale et continue autour du fonctionnement biologique des sols, des pratiques régénératives et de leurs interactions avec l’élevage, l’alimentation animale et la qualité des productions agricoles et alimentaires. Les associations proposent d’intégrer ces connaissances dans les référentiels rénovés du plan « Enseigner à produire autrement », du CAP agricole au BTSA. Elles souhaitent également conclure avec VIVÉA, le fonds de formation des entrepreneurs du vivant, une convention thématique consacrée à la conservation et à la régénération des sols agricoles. La formation doit concerner aussi bien les chefs d’exploitation que les techniciens et les conseillers agricoles. Le Pacte insiste sur l’importance des collectifs d’agriculteurs : expérimenter, observer, partager les résultats et permettre à d’autres exploitations de s’approprier les pratiques qui ont fait leurs preuves. Il propose ainsi de sanctuariser et d’augmenter les financements du CASDAR (Compte d’affectation spéciale Développement agricole et rural) consacrés aux groupes engagés dans la régénération et la conservation des sols.
4. Sécuriser : reconnaître et rémunérer les services rendus par les sols vivants
C’est probablement l’un des points les plus déterminants du Pacte : la transition ne peut reposer uniquement sur les efforts et les risques financiers supportés par les agriculteurs. Changer de système de production implique des incertitudes techniques et économiques, particulièrement pendant les premières années. Pourtant, les bénéfices pour la collectivité sont nombreux : stockage du carbone, protection de la ressource en eau, limitation de l’érosion, développement de la biodiversité et meilleure résilience climatique. Selon une étude du Shift Project publiée en 2024 : 93 % des agriculteurs se déclarent prêts à engager ou accélérer la transition de leur exploitation, mais 87 % conditionnent cet engagement à des facteurs économiques.
Pour lever ces freins, le collectif propose deux mécanismes complémentaires.
- Le premier consiste à mobiliser les plans prioritaires pluriannuels de transition prévus par la loi d’orientation agricole du 24 mars 2025 pour financer les expérimentations et les changements de systèmes de production. En articulation avec le Fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA), un mécanisme de couverture des pertes de récolte directement imputables aux changements de pratiques serait créé, avec un cofinancement de l’État, des filières et des assureurs.
- Le second vise à pérenniser et généraliser les paiements pour services environnementaux (PSE) publics sur l’ensemble du territoire. Ces rémunérations permettraient de reconnaître concrètement les bénéfices collectifs apportés par les agriculteurs qui préservent et régénèrent leurs sols.
Le Pacte encourage également les filières agricoles et alimentaires à développer des démarches permettant de valoriser économiquement les résultats obtenus. L’idée est de passer d’une transition reposant sur la seule volonté individuelle des agriculteurs à un modèle dans lequel les efforts consentis et les services rendus à la société sont reconnus et rémunérés.
Faire de la santé des sols un enjeu de souveraineté alimentaire
Derrière ces quatre engagements se dessine une ambition politique plus large : faire de la France, à l’horizon 2035, une référence européenne en matière de régénération et de conservation des sols agricoles. Le prochain quinquennat sera marqué par la préparation de la future Politique agricole commune, les objectifs climatiques de la Stratégie nationale bas-carbone et la transposition, d’ici fin 2028, de la directive européenne sur la surveillance et la résilience des sols. Pour les cinq associations, la France dispose déjà d’agriculteurs pionniers, de connaissances scientifiques et de solutions éprouvées. Ce qui manque désormais, c’est une volonté politique capable de donner un cap commun, d’assurer la cohérence des politiques publiques et de mobiliser les moyens nécessaires. Le message adressé aux candidats à la présidentielle de 2027 dépasse ainsi les clivages habituels entre agriculture et environnement. Il invite à considérer les sols comme un bien commun stratégique, dont la préservation conditionne à la fois la production alimentaire, la compétitivité agricole, la sécurité hydrique, la biodiversité et la capacité d’adaptation au changement climatique.
Préserver les sols vivants n’est pas une politique environnementale parmi d’autres : c’est un investissement dans l’avenir du pays.
Reste maintenant à savoir quels candidats accepteront de transformer cet appel en engagements politiques et budgétaires concrets. Car, comme le rappelle le collectif : « Il n’y a pas de souveraineté alimentaire sans sols vivants. »

Pour aller plus loin
- Découvrir les organisations signataires :
- APAD, BASE, Bleu-Blanc-Cœur, Earthworm Foundation et Pour une Agriculture du Vivant.


