The Conversation France

Qu’est‑ce qu’une forêt ? Pourquoi cette question est bien plus complexe qu’il n’y paraît

Par Thierry Gauquelin, Professeur à l'Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE)

Qu’est-ce qui définit une forêt ? Les arbres qu’on y trouve ? Une certaine étendue ? La présence d’animaux ? Cette question peut sembler basique et, pourtant, on dénombre près de 1 000 réponses officielles différentes à travers le monde. Et selon que l’on est un écologue, une administration ou un exploitant, on ne s’accordera pas sur ce qui fait qu’une forêt est une forêt, et pourra dès lors être protégé comme tel. Surviennent des enjeux économiques, écologiques et climatiques. Le rôle du bois mort par exemple est l’objet de beaucoup de préjugés et de malentendus. Une sélection d’articles sur la forêt publié par The Conversation France pour répondre à la question « Qu’est‑ce qu’une forêt ? »

Vue d'ensemble depuis une hauteur.
Forêt d’Abies pinsapo et de pins d’Alep, Sierra de Los Nieves, Andalousie (Espagne). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Par Thierry Gauquelin, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL

  • Il existe au moins 1 000 définitions du mot « forêt ».
  • Définir ce qu’est une forêt demeure très important. Cela permet de savoir ce que l’on promeut exactement sur le plan économique, écologique ou climatique.
  • Pour un écologue, une plantation d’arbres qui sont tous de la même espèce et de la même taille ne peut être une forêt.

Qu’est-ce qu’une forêt ? De prime abord, cette question paraît relativement simple. Un enfant pourrait y répondre. Il n’est, de fait, pas très difficile de décrire une forêt. Lorsqu’il s’agit de la définir cependant, de nombreuses versions peuvent s’affronter. En 2006, une publication scientifique recensait même 1 000 définitions.

Quand on regarde du côté de l’étymologie de « forêt », on constate qu’au fil des siècles celle-ci a pu être définie par son étendue, par la taille des arbres ou encore par le fait qu’elle appartienne au pouvoir royal.

Cette question de savoir ce qu’est une forêt n’est pas, cependant, qu’une querelle de linguistes. Elle a des conséquences concrètes : un endroit considéré comme une forêt pourra, par exemple, bénéficier des lois et des aides qui protègent les forêts. Des intérêts économiques, écologiques et climatiques surviennent ainsi vite derrière cet enjeu de la définition.

Mais alors qu’est-ce qu’une forêt ?

La définition des écologues

Pour l’écologue, la définition est assez simple. C’est un écosystème, structuré par une strate arborée – donc, avec des arbres – qui montre un haut degré de complexité en relation avec l’importante biodiversité qu’il abrite. Aujourd’hui, 80 % de la biodiversité terrestre se trouve dans les forêts.

La forêt est ainsi le siège d’échanges de matière et d’énergie et de relations intenses presque infinies entre vivant et non-vivant, et au sein du vivant lui-même dont tous les acteurs sont interdépendants.

Sans le geai qui dissémine les glands, par exemple, la régénération de la forêt de chênes serait limitée. Sans les champignons mycorhiziens en symbiose avec les racines des arbres, il y aurait moins, voire pas du tout, de prélèvements d’eau du sol et d’éléments minéraux indispensables à la vie des arbres.

Sans les champignons et les coléoptères saproxyliques, il n’y aurait pas non plus de dégradation du bois mort tombé au sol et pas de recyclage de toute cette matière organique participant à la fertilité du sol. Les relations entre le sol – où la grande majorité de la biodiversité se trouve – et la végétation sont ainsi particulièrement exacerbées en forêt.

Champignons saroxyliques colonisant un bois mort en forêt de Sainte Baume
Champignons saproxyliques colonisant le bois mort au sol en forêt de Sainte-Baume (Var/Bouches-du-Rhône). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Ce n’est certes pas l’apanage des forêts de montrer un tel niveau de complexité ; beaucoup d’écosystèmes sont aussi complexes. Mais le simple fait d’abriter des arbres confère déjà aux forêts une structure diversifiée, liée à la stratification de l’espace. Ainsi, la lumière, l’ombre, l’humidité, la chaleur sont réparties différemment d’un point à l’autre, verticalement, horizontalement et temporellement.

On peut donc trouver dans une même forêt des plantes sciaphiles, celles qui supportent l’ombre des arbres, ou des plantes dites vernales, comme les scilles lis-jacinthes (Scilla lilio-hyacinthus), qui fleurissent dans les hêtraies au printemps avant que les feuilles des arbres ne viennent obscurcir le ciel et qui ne vont ensuite subsister l’été que sous forme de bulbes cachés dans le sol.

Hêtraie, forêt d’Auberive, Haute-Marne
Hêtraie, forêt d’Auberive, Haute-Marne. Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Forêt ou plantation ?

Pour comprendre ce qu’est et ce que n’est pas une forêt, le botaniste Francis Hallé nous avertit également :

« Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts. »

Dans les plantations d’arbres, et particulièrement dans les plantations monospécifiques, la biodiversité très réduite limite la complexité des échanges inhérente aux forêts. La structure est particulièrement simplifiée, avec une seule strate constituée d’arbres du même âge, soit des arbres qui font tous la même taille. Il ne s’agit donc plus d’une forêt au sens écologique du terme. Ces plantations sont plus des champs d’arbres que des écosystèmes forestiers.

Plantation de pins maritimes dans les landes de Gascogne
Plantation de pins maritimes dans les landes de Gascogne. Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Elles sont aussi moins résilientes et souvent plus sensibles aux incendies que des forêts diversifiées et ne peuvent assurer les mêmes fonctions écologiques que les forêts (qualité de l’air et de l’eau, régulation du climat, protection des sols, préservation de la biodiversité) qu’elles ont parfois remplacées.

Plantation d’Eucalyptus ayant remplacé une forêt de Chênes liège au Maroc
Plantation d’eucalyptus ayant remplacé une forêt de chênes liège au Maroc. Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Entre ces deux extrêmes on peut parfois trouver des situations intermédiaires. Dans la « forêt » des Landes, la diversification des essences introduites en lisière ou au sein des peuplements de pin maritime avec, par exemple, des chênes, des arbousiers, et une gestion s’inspirant de la sylviculture mélangée à couvert continu pourraient progressivement nous permettre de qualifier ces plantations de forêt.

Une définition administrative

Cependant, la définition administrative ne fait pas pour sa part cette différence entre forêt et plantation. C’est une définition statique et froide, celle qui permet les statistiques de l’Inventaire forestier national ou, au niveau mondial, de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Ces définitions ont émergé, car il faut bien s’entendre sur une définition malgré la diversité très grande des forêts et de la manière dont elles sont perçues.

À l’évidence, la présence d’arbres est un prérequis. Mais, du coup, si l’arbre est évidemment indispensable à une forêt, encore faut-il, d’une part, que cet arbre soit d’une taille minimale et, d’autre part, qu’il soit surtout représenté dans cette forêt avec une densité, un recouvrement minimal. Un seul très vieux et très beau chêne au milieu d’une prairie, ce n’est évidemment pas une forêt.

De même, il est impossible de nommer « forêt » un peuplement assez dense de petits arbustes. Ce n’est qu’une forêt en devenir. Il faut donc mettre des limites quand la nature, où tout est gradient, n’en a pas mis.

La Communauté européenne et la FAO se sont ainsi entendues, dès les années 2000, sur une définition qui étonne nombre de ceux qui la découvrent, tant elle est, tout du moins pour les Occidentaux que nous sommes, éloignée de la perception que l’on peut avoir de la forêt. La voici :

« Une forêt est une terre ayant un couvert arboré (ou une densité de peuplement équivalente) supérieur à 10 % et une superficie supérieure à 0,5 hectare. Les arbres doivent pouvoir atteindre une hauteur minimale de 5 mètres à maturité in situ. »

Lorsqu’on lit cette définition, c’est surtout cette densité du couvert arboré, seulement supérieure à 10 %, qui interroge. La densité correspond ici à la projection au sol de la couronne des arbres. Donc 10 %, c’est suffisant pour définir une forêt. On est loin de la forêt sombre et dense dans laquelle s’aventure le Petit Chaperon rouge ou encore de la forêt tropicale sur la canopée de laquelle s’asseyait le radeau des cimes.

Mais c’est ainsi et, à la réflexion, cela permet d’intégrer un tas de formations végétales arborées dans lequel l’arbre joue un rôle majeur sans pour autant occuper tout l’espace. C’est le cas d’un certain nombre de forêts du bassin méditerranéen, qui, soit parce que le climat ne le permet pas, soit parce que l’humain en a décidé autrement, ne présentent qu’une densité d’arbres assez faible, laissant des plages de sol nu importantes, propices à l’épanouissement de plantes de lumière.

Forêt ou steppe arborée d’Arganiers (Souss Marocain)
Forêt ou steppe arborée d’arganiers (Souss marocain). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Concernant la hauteur minimale des arbres mentionnées, c’est-à-dire cinq mètres, c’est plus évident : c’est déjà une hauteur raisonnable, presque un immeuble de deux  étages. Mais cela reste modeste en comparaison des cathédrales végétales de 40 à 100 mètres de haut que l’on peut apercevoir en Amérique du Nord avec les séquoias ou bien en Asie du Sud-Est avec les diptérocarpacées.

Forêt de Sequoiadendron giganteum (Sequoia Park, Californie)
Forêt de Sequoiadendron giganteum (Sequoia Park, Californie). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Une forêt, des forêts

De fait, sur tous les continents, la diversité des forêts est immense. Il n’y a, en réalité, pas une forêt, mais des forêts qui se distinguent par leur structure, leur biodiversité, leur histoire et leur dynamique et, enfin, leur fonctionnement, ces quatre piliers indissociables et interconnectés qui caractérisent chaque écosystème forestier.

Leur structure est en effet très variable et notamment leur structure verticale. Si la stratification – l’organisation des différentes strates herbacées, arbustives, arborées – peut être très complexe, certaines forêts ne présentent qu’une seule strate arborée, comme les mangroves.

C’est aussi le type d’arbre qui peut être variable avec des arbres à tronc unique édifiant des futaies ou bien des arbres à troncs multiples résultant souvent de rejets de souche qui caractérisent les taillis.

Taillis de Chêne vert (Quercus ilex), Sainte-Baume(Var)
À gauche, futaie régulière, forêt de Bercé (Sarthe). À droite, taillis de chênes verts (Quercus ilex), Sainte-Baume (Var). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

La structure temporelle, aisément compréhensible par le promeneur régulier en forêt, peut également être très variée. Les forêts peuvent de fait présenter des physionomies très différentes en fonction des saisons selon la phénologie des essences présentes qui peuvent être caducifoliées – elles perdent leurs feuilles à la mauvaise saison – ou sempervirentes – les arbres conservent une partie de leur feuillage en hiver.

C’est enfin la structure d’âge qui différencie, par exemple, des futaies régulières où l’ensemble des arbres ont sensiblement le même âge et des futaies irrégulières où cohabitent au sein de la même espèce des arbres d’âge différent.

Concernant la biodiversité, il n’y a rien de commun entre les forêts tropicales où sur un hectare jusqu’à 600 espèces d’arbres peuvent être dénombrées, contre une quinzaine à peine dans une forêt tempérée riche.

Mais il peut aussi exister de véritables forêts dominées par une seule espèce arborée, telles des forêts de montagne où une unique espèce est capable de se développer dans ces environnements difficiles.

Les forêts sont aussi très diverses en fonction de leur histoire, de son ancienneté et de l’influence de l’humain.

Tous les intermédiaires existent entre la forêt primaire – qui n’existe plus en Europe – dont le fonctionnement n’a jamais été significativement altéré par l’humain et une forêt récente, faisant l’objet d’une sylviculture plus ou moins intense.

À cet égard, les forêts subnaturelles, généralement matures – ce qui implique une certaine ancienneté sans présenter de traces visibles d’exploitation depuis plusieurs siècles – sont celles qui se rapprochent le plus des forêts primaires sous nos latitudes. Ce sont elles qui présentent le plus haut degré de naturalité.

Leur sol est généralement épais et en équilibre avec la végétation qu’il supporte. Leur importance en tant que puits de carbone et comme rempart contre les incendies est d’ailleurs aujourd’hui clairement démontrée. Les sanctuariser doit constituer une priorité tout en favorisant la libre évolution des peuplements, un des leviers d’adaptation au changement climatique.

Forêt subnaturelle de la Sainte Baume
Forêt subnaturelle du massif de la Sainte-Baume (Var/Bouches-du-Rhône). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Qu’est-ce que donc finalement qu’une forêt ? Avant tout, une « créature » comme dirait l’écrivain Richard Powers, auteur du magistral livre l’Arbre-monde (The Overstory, 2018). C’est-à-dire une entité vivante, représentée par une incroyable diversité de formes, mais toujours caractérisée par une interdépendance de toutes ses composantes et une complexité fonctionnelle qu’il reste encore à déchiffrer.

Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


Y a‑t‑il trop de bois mort dans nos forêts ?

Le bois mort est mal-aimé et malmené. Accusé à tort de générer des incendies et de propager des épidémies, il est en réalité une composante essentielle de la forêt.

Bois mort dans la forêt du siège de Cdurable dans le Lot – © Cdurable.info

Damien Marage, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)


L’ESSENTIEL

  • Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans.
  • Le bois mort est souvent accusé de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies. C’est infondé.
  • Le bois mort est, au contraire, fondamental à l’écosystème forestier. C’est même un indicateur de la biodiversité des forêts.

Les épisodes caniculaires, les sécheresses successives, les attaques parasitaires, les tempêtes sont en partie à l’origine de l’augmentation de la quantité de bois mort dans les forêts de l’Hexagone. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), son volume moyen a été multiplié par cinq en vingt ans, passant de 5 mètres cubes par hectare à 25 mètres cubes par hectare (m3/ha).

Face à cette réalité, on peut entendre une petite musique monter : le bois mort serait un fléau tant il encombrerait les parcelles, qui seraient à cause de lui mal entretenues, plus inflammables, plus propices à la propagation de ravageurs… Ainsi présenté, le bois mort ne serait que problème. Tâchons d’y voir plus clair.

Le bois mort : une composante primordiale des forêts

Commençons par un constat paradoxal : le bois mort est plein de vie.

Une multitude d’espèces spécialisées dépendent de caractéristiques forestières particulières, résultant du vieillissement – appelé sénescence en botanique – puis de la mort des arbres.

En pleine possession de ses moyens, un arbre vivant protège son tronc, ses branches et ses racines des insectes, des champignons et des pathogènes par les barrières physiques et chimiques que constituent l’écorce et des molécules complexes que sont tannins, résines et latex.

Mais lorsqu’il est affaibli en raison d’une perturbation ou d’un stress ou bien parce qu’il vieillit naturellement, ces défenses s’amenuisent et vont permettre à des myriades d’organismes de s’immiscer sous l’écorce, dans son aubier (partie du bois juste derrière l’écorce) et jusqu’au duramen (partie centrale d’un tronc).

Ainsi, plus de 40 % de la diversité biologique des écosystèmes forestiers relève d’organismes « recycleurs de bois » appelés « saproxylophages ». On distingue parmi eux les espèces saproxyliques, qui ne consomment que le bois mort en décomposition, et les espèces xylophages, qui réalisent leur cycle de vie dans le bois (mort ou vivant).

Le recyclage du bois mort

La quantité d’arbres morts sur pied et au sol par unité de surface représente la nécromasse de la forêt. Son recyclage se déroule en trois temps, d’abord celui de la colonisation, puis celui de la décomposition et, enfin, celui de l’humification.

Lors de la première phrase, des centaines d’espèces de champignons, comme l’amadouvier responsable de la « pourriture blanche » ou bien la « moisissure noire », vont venir coloniser le bois mort.

Ensuite, la phase de décomposition est généralement liée aux insectes dont beaucoup de coléoptères, notamment la famille des cérambycidés (capricornes ou longicornes) qui se nourrissent de bois mort. On compte en leur sein certaines espèces emblématiques, comme le lucane cerf-volant, la rosalie des Alpes, le grand capricorne du chêne ou le pique-prune.

De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune
De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune. Clame Reporter, Peter Krimbacher, Lidewijde, Magnefl/Wikimedia, CC BY

Enfin, la phase d’humification est réalisée par des organismes détritivores (champignons, acariens, collemboles, oribates, bactéries), qui se nourrissent de la matière organique en état avancé de décomposition et incorporent les restes de bois dans l’humus qu’ils contribuent à former. Cette action renforce le stockage du carbone dans le sol forestier, qui, en France, est souvent plus important que le carbone stocké dans la partie aérienne de la forêt. L’humidification permet également de restituer des éléments minéraux essentiels à la santé des arbres et de la forêt.

La durée de ces trois phases varie de cinq ans à plus de cent ans en fonction de l’essence, de la taille des débris et du contact avec le sol.

Un signe du bon état écologique des forêts

Le recyclage du bois mort mobilise lors de toutes ces phases un ensemble de chaînes alimentaires complexes auxquels prennent part des crustacés (les cloportes), des mollusques (le discret Discus), des microorganismes, des oiseaux – comme les pics qui forent le bois à la recherche d’insectes ou pour concevoir un nid – ou des mammifères, à l’instar des chauves-souris comme le murin de Bechstein.

Le Murin de Bechstein niche souvent dans des vieux arbres
Le murin de Bechstein niche souvent dans de vieux arbres. Dietmar Nill/Wikimedia, CC BY

Dans le réseau national des réserves forestières, qui rassemble les forêts protégées, les volumes et les densités d’arbres morts sur pied et de bois mort au sol sont deux à quatre fois supérieurs aux valeurs moyennes nationales. Ces volumes peuvent dépasser les 100m3/ha.

Cette nécromasse est largement reconnue comme un indicateur composite et complexe de la biodiversité des forêts, du bon état écologique des forêts et comme une mesure de l’efficacité des efforts de protection de la biodiversité. Ces espaces forestiers protégés représentent cependant moins de 2 % de la superficie des forêts hexagonales.

Des dispositifs pour protéger le bois mort

Informés et conscients des enjeux du bois mort, les forestiers ont réalisé des efforts importants pour sa prise en compte dans les forêts gérées. De petites parcelles forestières conservées volontairement pour favoriser les arbres âgés, les arbres morts et la biodiversité associée ont, par exemple, été créées. On les appelle « îlots de vieillissement et de sénescence ».

Des trames de vieux bois ont également été mises en place afin de créer une continuité de vieux arbres au sein d’une forêt permettant de faire prospérer la biodiversité inféodée aux vieux arbres ou aux arbres morts. Un plan national d’action consacré notamment aux vieux bois a, en outre, été élaboré en 2022.

C’est une évolution satisfaisante pour les biologistes, les écologues et les protecteurs de la nature, mais pas toujours pour la foresterie ou la société en général. Pour quelles raisons ?

Les procès faits au bois mort

D’abord, l’exploitant forestier et le scieur veulent du bois sain : personne ne construit de charpente en bois pourri ! Le forestier « ampute » donc le cycle forestier de cette longue phase de sénescence. Il y a logiquement, par conséquent, moins d’arbres sénescents et de bois mort dans les forêts exploitées que dans les non exploitées.

Ensuite, le bois mort peut provoquer des incendies. Lorsqu’il est sec sur pied, c’est un bon combustible et une véritable chandelle tendue vers le ciel, qui attire la foudre. De longues dates, les Canadiens et États-Uniens de la côte ouest sont accoutumés à ces cycles de grands incendies forestiers provoqués par celle-ci.

Toujours aux États-Unis et au Canada, le bois mort dérivant crée des amoncellements appelés embâcles sur les grands cours d’eau dont les barrages hydroélectriques ne peuvent alors plus fonctionner. Il faut donc en réduire la quantité dans les versants forestiers adjacents et les éliminer.

Le bois mort est également accusé de favoriser la pullulation d’insectes, comme les scolytes, des coléoptères qui pondent sous l’écorce des résineux affaiblis et peuvent se propager vers des forêts saines.

Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges en 2020
Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges, en 2020. Michel L./Vosges, CC BY

Il faut alors tout couper sans hésitation et avec la plus grande diligence. Les arrêtés préfectoraux des trois régions de l’est de la France (l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne) sont là pour en témoigner : des millions d’épicéas scolytés ont ainsi été récoltés, souvent par coupe rase, amputant alors le sol d’un possible retour d’éléments minéraux.

Enfin, le bois mort est perçu par la plupart d’entre nous comme étant sale, le signe d’une forêt mal gérée, difficile d’accès et rendue dangereuse par la chute des branches ou des troncs morts.

Tous ces procès faits au bois mort sont-ils justes ? Reprenons point par point les griefs dont il est la victime.

Alors, si encombrant que cela le bois mort ?

À propos de de l’exploitation du bois mort, il faut d’abord savoir qu’il est tout à fait possible de l’utiliser, car les propriétés mécaniques restent identiques, un certain temps. Les bois scolytés, les frênes atteints de chalarose, par exemple, peuvent être employés, seules quelques légères colorations peuvent constituer un défaut visuel. L’État l’indique bien dans ses prescriptions.

Dès lors, les griefs des exploitants forestiers ont peut-être parfois une autre origine : lorsqu’une grande partie de bois mort afflue sur le marché, du fait des ravages d’un pathogène par exemple, cela fait chuter les cours du bois et empêche les autres propriétaires, non touchés, de vendre du bois « frais ».

Concernant ensuite les incendies, commençons par rappeler un chiffre qui parle de lui-même : 97 % des incendies en Europe sont directement ou indirectement d’origine humaine. Les travaux scientifiques ne démontrent pas de lien entre quantité de bois mort et surface incendiée.

On sait, en revanche, que leur fréquence et intensité sont moindres lorsque la végétation est clairsemée et peu dense, comme c’est le cas dans les systèmes agro-sylvo-pastoraux, qui allient production agricole et production forestière. Avec le déclin de ces territoires ruraux, une accumulation de biomasse, résultat de l’abandon d’activités agro-sylvo-pastorales, s’est produite, mais avec peu de bois mort car ce sont de jeunes boisements.

Dans ces paysages, comme partout ailleurs, le bois mort au sol joue du reste le rôle d’une éponge. Gorgé d’eau, il la restitue à l’écosystème.

Une autre chose qu’on ne sait pas toujours, c’est que les incendies de forêt sont également corrélés à l’instabilité sociale, comme le chômage. On s’attend donc à ce que davantage d’incendies se déclarent dans des territoires en déclin social continu dans les zones rurales en voie de dépeuplement. Parallèlement à cette réalité, l’étalement urbain accroît les risques d’incendie dans les zones touristiques et périurbaines. Ainsi, la forêt est peut-être surtout une construction sociale qu’il faut inclure dans les politiques d’aménagement de nos territoires.

C’est ce que l’on constate également avec les embâcles (amoncellement naturel ou artificiel de matériaux, ndlr). Nous savons aujourd’hui, grâce aux travaux des hydrogéomorphologues qu’ils sont importants dans le fonctionnement des cours d’eau : ils déterminent le débit, piègent les sédiments et la matière organique qui fournit de la nourriture, des refuges et une couverture protectrice aux poissons. Les embâcles complexifient ainsi la morphologie des cours d’eau et, aussi, notre rapport à ce processus.

Venons-en maintenant aux insectes dits « ravageurs ». Non, ils ne détruisent pas systématiquement les forêts saines. Déjà dans les années 1920, la question s’était posée avec la même acuité qu’aujourd’hui lors de la création du premier parc national suisse. Les conclusions d’Auguste Barbey, entomologiste forestier de renommée internationale, furent sans équivoque : point de danger.

Les haies mortes, constituées de bois mort, sont un abris pour la biodiversité à la lisière de la forêt Cdurable dans le Lot. – © Cdurable.info

Si l’on prend, par exemple, les scolytes qui ravagent actuellement l’est de la France, les réelles causes de leur prolifération sont bien connues : des sécheresses qui se multiplient avec le changement climatique et qui affaiblissent les arbres et les rendent plus colonisables par les scolytes, des paysages où les monocultures d’épicéa se succèdent sans diversité d’espèces pouvant faire barrière, des hivers doux qui permettent à davantage d’individus de survivre jusqu’au printemps…

Que vive le bois mort !

Que retenir de tout cela ? Le bois mort ne peut nuire aux forêts puisqu’il en est une composante intrinsèque fournissant gîte et couvert à un nombre considérable d’espèces qui participent en retour à la fertilité des sols. En quantité et en qualité, il est le signe d’une forêt en bon état écologique.

Face aux incendies, aux embâcles comme aux pathogènes qui ravagent les massifs français, ne nous trompons donc pas d’ennemis. Avec une trajectoire d’augmentation des températures de 4 °C d’ici à la fin du siècle et 10 fois plus de jours de vagues de chaleur, les feux de forêt devraient augmenter de 70 % en 2050 par rapport à la période 2000-2020.

Oui, il y a des forêts plus vulnérables que d’autres aux incendies, oui il existe des conditions météorologiques plus propices, oui nous avons raison de nous inquiéter de l’étalement urbain en périphérie des massifs, de l’abandon des territoires ruraux.

Mais non, le bois mort n’est pas dangereux ; non, il n’est pas de trop en forêt.

Pourquoi alors le bois mort a-t-il un statut de paria alors qu’il était une ressource indispensable à la vie des communautés rurales du XIXᵉ siècle? C’est parce que nos sociétés sont de plus en plus coupées de cette fabuleuse destinée du bois mort. Nous sommes ainsi devenus ignorants de la longueur des cycles forestiers, déconnectés de la lenteur de décomposition du bois mort, et nous considérons bien souvent la forêt comme un simple parc de loisir.

Ainsi, la chute potentielle de bois mort le jour où le vent souffle est perçue comme un désagrément. Aurons-nous la capacité de différer la satisfaction de nos désirs pour que d’autres humains, ou autres qu’humains, puissent jouir à l’avenir de forêts paisibles et sensibles ?


Guy Lempérière, entomologiste forestier, ancien chercheur au Laboratoire d’écologie alpine (LECA) de l’Université de Grenoble-Alpes et directeur de recherche à l’IRD a contribué à la rédaction de cet article.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cyrille Souche
Cyrille Souchehttps://cdurable.info
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