On n’a pas assez d’essence

Tout l’été, « Télérama » a ouvert ses pages à un artiste. Ultime invité, Alain Souchon, le chanteur romantico-flippé rompt avec son habituelle discrétion pour se dévoiler… tout en pudeur. « Passionné par rien », il aime pourtant Bach et Sagan, s’interroge sur la musique et le métier d’homme politique, s’inquiète pour l’avenir de la planète.

D’ailleurs, l’artiste engagé a souhaité rencontrer Etienne Klein, physicien au Commissariat à l’énergie atomique, enseignant à l’Ecole centrale, docteur en philosophie des sciences.

Alain Souchon : Les experts affirment que dans quarante‑cinq ans environ les réserves de pétrole seront épuisées. L’homme devra alors déployer des trésors d’ingeniosité pour pallier ce manque. Il n’y aura plus d’essence, de kérosène pour les avions, de plastique… L’équilibre géopolitique, économique du monde en sera bouleversé. Comment allons‑nous vivre cette révolution ? Est‑ce qu’on va refaire des voitures en métal, inventer de nouveaux matériaux ? Des scientifiques travaillent‑ils déjà la‑dessus ?


Etienne Klein :
Je voudrais commencer par deux remarques. La première concerne notre facon de parler de l’énergie : nous disons que nous “produisons” de l’énergie, et que nous en “consommons”. En toute rigueur, cela n’est pas vrai. Pourquoi ? Parce que l’énergie est une grandeur qui se conserve dans tous les processus physiques. Cela signifie qu’on ne peut pas en créer ex nihilo, ni la faire disparaitre dans le néant. Les deux seules choses que nous puissions faire, c’est d’une part transformer une forme d’énergie en une autre forme d’énergie, par exemple de l’énergie méecanique en énergie éléctrique, d’autre part transférer de l’énergie d’un systeme à un autre. Pour les problèmes que vous évoquez, il est important d’avoir en tête cette impossibilité, qui est une limite à l’ingeniosité des chercheurs : jamais on ne pourra produire de l’énergie à partir de rien. De même, il n’existe pas d’énergie “renouvelable” : toute énergie consommée est consommée. Ce qui éventuellement se renouvelle, c’est le phénomène physique dont on capte l’énergie, par exemple le vent ou le rayonnement solaire.
Nous avons enfin pris conscience que le monde dans lequel nous vivons n’est pas durable. Il n’est indéfiniment extensible ni dans le temps ni dans l’espace, encore moins dans les deux à la fois. De grandes ruptures sont donc previsibles. Le pétrole va disparaitre dans quelques décennies. Le choc sera de grande ampleur puisque cette forme d’énergie représente aujourd’hui pres de 40 % de l’énergie primaire consommée dans le monde.
Il faut dire que le pétrole est une énergie si commode d’usage que nous en avons usé et abusé, transformant par exemple les facilités de déplacement qu’elle nous offrait en une vaste bougeotte frénétique, qui concerne jusqu’aux produits les plus banals : un simple yaourt parcourt en moyenne plusieurs milliers de kilomètres, entre la fabrication de ses divers composants (pot, couvercle, étiquette, lait, fruits) et la livraison au consommateur. Et nous mangeons des fraises en hiver !
Par quoi remplacerons‑nous le pétrole, notamment dans le domaine des transports pour lequel il est actuellement.. irremplaçable ? Les chercheurs, bien sûr, sont à la tâche. A court terme, ils cherchent a améliorer les moteurs et les carburants. A plus long terme, ils travaillent sur des carburants alternatifs, sur la voiture éléctrique et ce qu’on appelle “la filière hydrogène”. L’hydrogène pourrait être en effet le vecteur énergétique du futur. On pourra l’utiliser soit directement, soit dans des piles à combustible. Mais le problème est que l’hydrogène moléculaire, celui que l’on note H2 dans les livres de chimie… n’existe pas sur Terre. Il faut donc le fabriquer, ce qui coute… de l’énergie!

Il serait irresponsable de faire “comme si de rien n’était” en feignant de croire que la recherche résoudra tous les problèmes. Chacun d’entre nous doit intégrer la nouvelle donne, d’abord intellectuellement, puis dans sa façon de vivre. Les changements souhaitables ne sauraient résulter ni d’un changement des institutions, ni d’une distribution nouvelle des pouvoirs, mais bien d’un changement des modes de vie.

Source : Télérama n°2901, août 2005

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