[CDURABLE.info l'essentiel du développement durable] : Les fondements éthiques de la Responsabilité Sociale
« La RSE, un opérateur de créativité politique ? »
Les fondements éthiques de la Responsabilité Sociale
RSE et norme Iso26000, se donner les moyens d’une autonomie collective avec une éthique qui conjugue ensemble Vertu, Justice et Soutenabilité.
mercredi 15 février 2012
par Cyrille , Philippe

par François Vallaeys : A l’heure des risques nucléaires, écologiques, génétiques, technologiques, sanitaires, etc. il faut nous responsabiliser pour la soutenabilité du genre humain, entendue comme justice et autonomie pour les générations présentes et futures, plutôt que comme simple « protection de la nature ». Face à une « société mondiale du risque », où les puissances techniques, industrielles et scientifiques exigent une nouvelle gouvernance multilatérale démocratique pour ne pas mettre en danger l’humanité, la Responsabilité Sociale est le moyen de rendre opérationnelle, dans les organisations, cette responsabilité globale de l’humanité. La Responsabilité Sociale poursuit ainsi un mouvement historique de socialisation de la responsabilité, initié dès le XIXème siècle, et qui correspond à la montée des risques sociaux chroniques.

La Responsabilité Sociale est un nouveau type de responsabilité, où l’agent est redevable non plus seulement vis-à-vis de ses actes, mais aussi vis-à-vis des impacts systémiques de ses actes. Or, comme on ne peut imputer directement les effets systémiques aux agents (la Responsabilité Sociale n’est pas « culpabilité sociale »),

la Responsabilité Sociale se conçoit adéquatement sous deux conditions : (1) la gestion des impacts négatifs des organisations ; (2) l’association en coresponsabilité entre tous les participants à la solution de ces impacts négatifs. En effet, opposer directement aux agents sociaux les impacts de leurs actes serait injuste et inefficace, mais on peut les rendre redevables de participer de manière coresponsable à la suppression des impacts négatifs de leurs actes. La Responsabilité Sociale crée donc de nouveaux sujets collectifs inter organisationnels. Elle est un opérateur de créativité politique.

La Responsabilité Sociale est un concept éthique collectif de coresponsabilité. Elle n’est pas « ma » responsabilité « vis-à-vis » de la société (considérée comme objet), mais «  la » responsabilité « de » la société (considérée comme sujet).

Il s’agit donc de construire une société réflexive capable de s’observer et de se corriger elle-même, de façon publique, dialogique et transparente. L’autonomie collective est le moyen et la fin d’une politique de soutenabilité socialement responsable.

La Responsabilité Sociale n’est pas un libre engagement facultatif, mais un devoir qui oblige toutes les organisations, et dont il faut réguler le suivi par une « régulation hybride » utilisant toutes les formes de contraintes justes et efficaces : éthiques, juridiques, de marché, de normalisation professionnelle, de qualité, de réputation, d’association sous obligation mutuelle, etc. Comme elle concerne toutes les organisations (Etats, organismes publics internationaux, ONG, institutions scientifiques et académiques),

la Responsabilité Sociale doit sortir du strict cadre entrepreneurial :

sortir de l’étroite « RSE » pour parler de la Responsabilité Sociale en général, notamment de la Responsabilité Sociale des Sciences, qui doivent de toute urgence entrer dans un processus de démocratisation et de mise en vigilance citoyenne. Il convient également que les Universités assument la mise en dialogue et en intelligence des organisations pour assumer la soutenabilité de la société technoscientifique (Responsabilité Sociale Universitaire- RSU).

Par rapport à cette définition philosophique de la Responsabilité Sociale, la norme ISO 26000 permet de dépasser les approches philanthropiques de la RSE, d’asseoir le consensus autour de la définition de la Responsabilité Sociale comme gestion d’impacts, et de poser le « développement soutenable » comme but de la responsabilisation sociale. Mais il lui manque de souligner l’exigence d’association en coresponsabilité et de se dégager de la théorie des parties prenantes qui n’assure pas l’obligation au dialogue et à la gouvernance partagée entre partenaires organisationnels égaux aux pouvoirs symétriques. Or cette dimension est nécessaire pour faire rentrer les entreprises et les sciences en démocratie. Il faut remplacer la théorie des « partie prenantes », qui n’offre aucune garantie de symétrie et de légitimité des revendications, par une véritable mise en interlocution des organisations

face à des partenaires organisationnels coresponsables, lanceurs d’alerte, professionnellement compétents et porteurs d’enjeux universalisables, le tout sous le regard de l’espace public.

Le meilleur modèle philosophique pour penser la Responsabilité Sociale est l’éthique de la discussion, la seule éthique où l’on cherche à résoudre les conflits par le dialogue consensuel, sans imposer un bien en soi, sans demander le sacrifice des intérêts particuliers, mais en les obligeant pourtant à se dépasser vers la réalisation de buts pouvant prétendre à l’accord universel entre tous les interlocuteurs. Une organisation socialement responsable est celle qui pourrait recevoir l’assentiment de tous au sein d’une communauté idéale de communication.

La nouvelle éthique que la Responsabilité Sociale réclame

Une éthique en 3 dimensions, qui conjugue les devoirs de Vertu, Justice et Soutenabilité. S’il manque l’une de ces 3 dimensions, l’éthique est soit inefficace, soit potentiellement dangereuse. Il nous faut donc désormais continuer l’effort de faire le bien dans une société juste, mais en y rajoutant le but de participer à la construction d’un monde soutenable, c’est-à-dire habitable et hospitalier, au présent comme au futur.

Extrait de « Les fondements éthiques de la Responsabilité Sociale »

François Vallaeys, 
Docteur en philosophie 
spécialiste de la responsabilité sociale 
et de l’éthique appliquée aux organisations 

ps :


Illustrations © Christophe Claudel