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Urbanisme écologique : de la nature en ville à la ville régénérative

Par Philippe Clergeau du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Chris Younes de l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-la Villette

Suffit-il de planter quelques arbres dans une rue pour rendre une ville du XXIᵉ siècle plaisante, vivable et durable ? En auscultant les processus en cours, les réflexions menées pour que la ville soit habitable pour les humains comme pour la biodiversité, le Groupe sur l’urbanisme écologique différencie trois approches : celle de la nature en ville, celle de l’urbanisme écologique et celle de l’urbanisme régénératif.

La démarche « écoquartier » (ici, à Grenoble) est une première étape vers la conception régénérative, mais il lui manque deux principes de base : cibler un impact positif et mutuellement bénéfique envers la société et la nature, et lancer un processus de co-évolution. Aliaksei Kruhlenia/Shutterstock

Par Philippe Clergeau du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Chris Younes de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-la Villette


Si l’architecture est bien l’art de la conception des bâtiments, l’urbanisme est celui de l’organisation et de l’aménagement des espaces urbanisés. Car il s’agit bien d’un art que de mettre en musique une multitude de sciences, techniques, designs, savoirs locaux et expertises. L’objectif final n’est aujourd’hui plus seulement de planifier un espace à partir de dimension sociale et économique mais aussi écologique.

Cette ultime ambition a été avant tout hygiéniste et environnementaliste au cours du XXᵉ siècle : il s’agissait de réduire les pollutions et les impacts négatifs des activités humaines sur la santé et le bien-être des citadins. Les notions de durabilité puis de résilience et de sobriété ont ensuite rebattu les cartes des stratégies et des méthodes à mettre en œuvre, tout au moins dans les discours.

De la nature en ville à la biodiversité urbaine

À côté de réflexions sur la mobilité, l’énergie, la gestion des déchets, etc., une première étape d’une approche écologique est d’intégrer de la végétation dans la ville pour les multiples services qu’elle « rend » aux citadins : rafraîchissement de l’air, régulation des pollutions, ambiance, par exemple. C’est ainsi que des milliers d’arbres sont en cours de plantation dans les grandes villes pour limiter les îlots de chaleur.

Cependant, aussi indispensables que soient ces objectifs de végétalisation et de réduction des impacts, cette stratégie conforte une compréhension simplifiée des systèmes urbains et une gestion par les services compétents « en silo ». Dans les collectivités, seul le service des parcs et jardins ou bien celui de la voirie sont impliqués dans la végétalisation de l’espace public et la plupart du temps, leur action se concentre sur un site, un quartier ou une rue avec un type classique et récurrent de végétation, par exemple les plantations d’une seule espèce d’arbres pour les alignements des boulevards.

Cette vision ne permet pas une durabilité, car, d’une part, ces monocultures sont fragiles face aux accidents climatiques ou sanitaires, comme l’arrivée d’un pathogène, qui peuvent entraîner la mortalité de l’ensemble de la plantation monospécifique et, d’autre part, la vision d’une organisation globale manque généralement.

Une approche plus fonctionnelle semble alors indispensable. Si l’on se concentre toujours sur la biodiversité, il ne s’agit en effet plus seulement de végétaliser mais plutôt de favoriser une biodiversité, avec diverses espèces de végétaux qui vont interagir entre eux et permettre l’installation et le maintien d’une faune et d’une flore spontanée. On ne plante pas seulement des espèces efficaces, par exemple les platanes pour l’ombrage des boulevards, on essaie de prendre soin du sol et de choisir des espèces diversifiées pour limiter les maladies et multiplier les bénéfices pour la société. Cette étape est celle de l’urbanisme écologique qui tente aussi de repenser la conception et l’aménagement urbain en encourageant la création de quartiers verts, le développement des transports doux, l’utilisation de matériaux durables et locaux pour la construction, le souci de l’eau, l’amélioration de la qualité de l’air, le renforcement de la biodiversité.

Biodiversité en ville : verdir n’est pas tout
La biodiversité urbaine se joue au-delà des frontières de la ville. Laurent Peignault/Unsplash

Vers un urbanisme régénératif

Mais il est possible d’aller encore plus loin.

Alors que l’urbanisme écologique cible surtout l’adaptation et la limitation des impacts négatifs, l’urbanisme régénératif vise à restaurer le fonctionnement des écosystèmes et des processus écologiques. Il sort ainsi de l’anthropocentrisme et prend en compte la complexité des jeux d’échelles du fonctionnement du système ville-nature. Au-delà de cibler des impacts positifs pour la société humaine, il met en lumière aussi les impacts positifs pour toutes les autres espèces.

Ainsi développer une biodiversité est bien inscrit dans l’urbanisme écologique mais en général, les processus écologiques ne sont pas pris en compte à l’échelle globale, notamment les continuités écologiques indispensables aux dispersions des espèces. La fragmentation par les rues et les bâtiments limitent la dispersion des espèces pour atteindre des habitats urbains comme les parcs et les jardins. Il faut alors de véritables « corridors » qui relient les différents habitats, comme, par exemple, des haies qui relient deux forêts pour une faune et une flore forestière. Ainsi un urbanisme régénératif vise notamment à reconnecter ville et campagne, et pas seulement par des trames vertes et bleues mais aussi en considérant la quantité et la qualité de tous les habitats pour que l’ensemble du système s’autoentretienne.

Tout projet implique alors d’intégrer dès sa conception le vivant humain et non humain. Il prend aussi en considération l’héritage de milieux abîmés. L’objectif est une ville non seulement durable mais aussi autogérée, multifonctionnelle, thermiquement vivable, neutre en carbone, biodiversitaire, inventant une nouvelle démocratie et une nouvelle économie.

Des travaux récents ont formalisé cette démarche d’abord dans des pays anglo-saxons, comme le Canada et l’Australie, puis récemment en France. Aujourd’hui, le concept attire l’attention de projets urbains qui essaient d’adhérer aux définitions contemporaines de la conception régénérative : cibler un impact net positif et mutuellement bénéfique pour la nature comme pour la société en vue d’améliorer les conditions d’habitabilité.

Cela implique des projets qui, d’un côté, minimisent leurs impacts négatifs (moins d’énergie consommée, moins d’émissions de gaz à effet de serre, moins de destruction des habitats naturels, etc.) et, d’un autre côté, maximisent des impacts positifs pour les humains en créant des offres d’habitat accessibles et abordables, en réduisant les inégalités sociales, en assurant l’accès aux services urbains, etc., mais aussi pour les autres espèces vivantes en dépolluant des zones, en récréant des habitats, en favorisant leur déplacement, etc. Pour ce faire, l’urbanisme régénératif s’appuie non seulement sur une qualité des diagnostics, mais aussi sur une conception participative ancrée sur le site, pour orienter la création d’un projet adaptable et évolutif dans le temps.

La Ville régénérative – Un collectif nature-société d’Eduardo Blanco – Collection : Écologies urbaines 
Avec plus de 8 milliards d’habitants sur la planète, dont près de 60 % vivant en milieu urbain, les villes exercent un impact majeur sur la nature. Chaque projet urbain, chaque bâtiment, chaque infrastructure construite dans nos villes concourt à notre bien-être mais engendre également des impacts significatifs sur l’environnement et les espèces vivantes qui nous entourent. Malgré les efforts pour rendre nos villes durables, nos impacts persistent et, face aux défis globaux actuels, un changement de notre approche est nécessaire.

L’exemple de Blatchford, au Canada

Un bel exemple en est le projet de réaménagement du quartier de Blatchford, à Edmonton, dans l’Alberta (Canada). Conçu en 2013, ce projet a tâché de requalifier 217 hectares de fonciers appartenant à l’ancien aéroport de la ville. Pour aboutir au schéma directeur adopté, qui réintègre des écosystèmes naturels, qui s’appuie uniquement sur des énergies renouvelables, qui est neutre en carbone, et qui réduit considérablement son empreinte écologique, une phase de diagnostic socio-écologique à la large échelle a été primordiale.

Le diagnostic a couvert plusieurs volets comme les aspects environnemental et écologique du site : zones polluées et types de pollution, espèces clés de l’écosystème et leurs dynamiques de déplacement et migratoires, potentiel de production d’énergie renouvelable, perméabilité du sol, régime pluviométrique, etc. Ils ont pris en compte également les aspects socio-économiques : installation de commerces, demande de logement à l’échelle de la ville, situation socio-économique du quartier, etc. Ces résultats ont été croisés et ont permis aux équipes d’identifier et prioriser les interventions pour aboutir aux impacts positifs pour la nature et la société.

Le terrain, qui était presque complètement artificialisé, a fait l’objet de plusieurs aménagements paysagers qui ont notamment créé une diversité d’habitats pour la faune et la flore (30 % de sa surface en espace à caractère naturel). Un des points centraux a été la gestion des eaux de pluie principalement par des solutions fondées sur la nature comme des jardins de pluie qui retiennent et infiltrent les eaux de pluie ou des fossés végétalisés.

L’écosystème intègre une diversité d’espèces mais aussi tout un ensemble de processus qui assurent la durabilité du système. En ville, favoriser la biodiversité consiste à se rapprocher de ces fonctionnements complexes
L’écosystème intègre une diversité d’espèces, mais aussi tout un ensemble de processus qui assurent la durabilité du système. En ville, favoriser la biodiversité consiste à se rapprocher de ces fonctionnements complexes. Isabelle Gounand, Fourni par l’auteur

D’indispensables adhésions et actions citoyennes

Régénérer implique un processus d’évolution d’un système socio-écologique pour qu’il atteigne de meilleures conditions de santé. Régénérer, c’est non seulement prendre au milieu mais lui rendre encore plus comme préconisé par le philosophe Michel Serres dans le Contrat naturel (1990). Cela pour éviter que l’être humain soit un parasite qui finit par détruire son hôte. Cette reconnaissance des imbrications est désormais promue dans certaines politiques publiques.

Mais face aux adaptations et anticipations d’envergure à opérer, les oppositions, les dénis et les marches arrière se multiplient. Il est décisif de susciter des adhésions citoyennes qui sont des conditions cruciales pour cultiver des écologies régénératrices. Et éviter que l’écologie ne dérive vers le réglementaire et le techno-solutionnisme.

Cela exige d’organiser des processus participatifs et coopératifs aux différents stades des transformations des milieux habités. Les visions partagées, les terrains d’entente ne vont pas de soi mais s’inscrivent dans une suite de débats, conflits, concertations et médiations quant aux héritages, valeurs et intentionnalités en jeu. Le défi est désormais d’instaurer la fabrique collective de cohabitations vivifiantes.

Philippe Clergeau, Professeur émérite en écologie urbaine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Chris Younes, Professeure émérite à l’École National Supérieure d’Architecture de Paris la Villette et professeure à l’École spéciale d’architecture, membre du GRUE, École nationale supérieure d’architecture de Paris-la Villette

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Cyrille Souche
Cyrille Souchehttp://cdurable.info
Directeur de la Publication Cdurable.info qui a eu 20 ans en 2025 ... L'occasion de supprimer la publicité et d'un nouveau départ vers un webmedia participatif d'intérêt général, avec pour raison d'être de recenser et partager les solutions utiles et durables pour agir et coopérer avec le vivant. Je suis ouvert à toute proposition de coopération mutuellement bénéfique au service de la régénération du vivant.

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