[CDURABLE.info l'essentiel du développement durable] : Bio, fausses promesses et vrai marketing : une information au service du lobby agrochimique ?
Bio, fausses promesses et vrai marketing : une information au service du lobby agrochimique ?
lundi 21 mars 2011
par David Naulin

Il y a quelques jours, j’ai reçu un communiqué de presse sur la sortie d’un livre intitulé Bio, fausses promesses et vrai marketing. Je vous livre l’argumentaire tel quel : "Fruit d’une longue enquête, le dernier livre de Gil Rivière-Wekstein fait voler en éclats certaines idées reçues sur l’agriculture biologique. Oui, l’agriculture biologique utilise des pesticides. Oui, elle a recours à des molécules préoccupantes. Oui, certaines pratiques dans le bio peuvent contribuer à la mort des sols". Fin de citation. Avec cet étrange livre, j’ai voulu en savoir plus sur son auteur, son réseau et a qui il profitait. Et je n’ai pas été déçu...

Mardi 15 mars. Je ne sais pas si c’est un hasard, mais à quelques heures de la diffusion très médiatisée du documentaire "Notre poison quotidien" de Marie-Monique Robin sur Arte, je reçois donc un communiqué de presse que je vous livre ci-dessous en intégralité (prenez le temps de bien le lire, je n’ai rien changé) :

« Le terme "bio" renvoie à une image de produit naturel et sain. Il est ainsi paré de toutes les vertus et, fort logiquement, ponctue les discours des politiques, des publicitaires et des associations écologistes. Pas un propos lié à l’environnement où il ne soit question de « bio ». Il faut manger, vivre et penser « bio ». Plus surprenant, c’est qu’il n’y avait pas encore eu d’enquête approfondie sur ce sujet. Le livre de Gil Rivière-Wekstein comble cette lacune et passe au crible les trois promesses du bio :

  • il serait meilleur pour la santé ;
  • il respecterait davantage l’environnement ;
  • il encouragerait le développement de la petite agriculture.

Les conclusions de l’auteur, à contre-courant de l’"écologiquement correct", sont sans appel : le bio n’est pas à la hauteur de ses promesses, pourtant claironnées par une véritable campagne de marketing. Même les qualités gustatives ne sont pas au rendez-vous. Comme le rappelle Jean de Kervasdoué dans sa préface, "en aveugle, même les experts avertis ne font pas la différence entre un produit bio et un produit qui ne l’est pas. L’auteur souligne d’ailleurs en passant que, pour le vin notamment, le label bio ne garantit en rien les qualités gustatives de ce précieux nectar".

Mais Gil Rivière-Wekstein a poussé son investigation plus loin. Pendant plus de deux ans, il a réuni les différents éléments pour retracer les origines du bio qui remontent bien avant le Grenelle de l’Environnement. Il révèle que les racines du bio s’enfoncent dans une terre bien sombre. Avant de prendre des accents altermondialistes, le bio a en effet longtemps été l’apanage des milieux agrariens réactionnaires et hygiénistes dans les années trente, des adeptes de « la terre qui ne ment pas » dans les années quarante, puis du poujadisme dans les années cinquante. C’est dans cette plongée au cœur de ses fondements historiques et idéologiques, mêlés de théories ésotériques sur de mystérieuses "forces vitales", que nous emmène Gil Rivière-Wekstein.

Avec Bio, fausses promesses et vrai marketing, Gil Rivière-Wekstein ouvre un débat nécessaire, alors qu’il semble tellement naturel de consommer bio à tout prix. L’agriculture biologique doit se sauver d’elle-même, de son idéologie comme de son cahier des charges de production, aujourd’hui obsolète. L’évolution de la réglementation sur les pesticides naturels utilisés en agriculture biologique conduit les producteurs bio dans des impasses techniques et économiques. Dans le même temps, la société industrielle, que les pionniers de l’agriculture bio rejetaient, profite aujourd’hui de son développement. Elle pourrait aussi l’enterrer prématurément. Or, l’agriculture biologique a sa place sur l’échiquier agricole : celle d’une production de qualité, à l’image de certains labels, ou d’une production plus spécifique de produits hors du commun. L’avenir du bio s’écrit aujourd’hui. Il pourrait passer par les biotechnologies…

Plus qu’un livre polémique, l’ouvrage de Gil Rivière-Wekstein cherche à réconcilier toutes les agricultures, sans sectarisme ni a priori. »

Accompagnant la sortie de ce livre un site web de promotion a été mis en ligne. Vous pouvez le consulter en cliquant ici. Je vous invite à lire notamment la rubrique "le saviez-vous ?"

Extraits :

  • "Tout comme l’agriculture conventionnelle, l’agriculture biologique utilise, elle aussi, des pesticides. Notamment, le spinosad, l’azadirachtine (huile de neem), les pyréthrines, la Deltaméthrine, le Bacillus thuringiensis, le virus de la granulose du carpocapse, le cuivre, le soufre etc. Certains de ces produits, comme la roténone, sont aujourd’hui suspectés d’avoir un lien avec la maladie de Parkinson. Certains pesticides utilisés en AB sont des perturbateurs endocriniens. En effet, c’est le cas de l’huile de neem, interdite en France mais autorisée dans certains pays européens. Toutefois, certaines associations d’agriculteurs biologiques l’utilisent en toute illégalité au motif que ce serait une PNPP (Préparation naturelle peu préoccupante)".
  • "Notre assiette – bio ou conventionnelle – contient un nombre impressionnant (plus de 128) de résidus de produits chimiques. C’est vrai. Faut-il s’en inquiéter ? Pas nécessairement. La quantité totale des résidus de pesticides retrouvée dans un menu quotidien représente 0,0003 mg. Soit un cachet d’aspirine partagé par 1,5 million de personnes  ! En revanche, en nous nourrissant normalement, nous ingérons quotidiennement 1,5 g de substances végétales naturelles mais potentiellement toxiques (acide caféique, d-limonène, safrole, estragole, psoralène, acrylate d’éthyle, sinigrine, hydrazino-benzoate, sésamol, acétate de benzyle, acide chlorogénique, hydroquinone, furfural, etc). Soit une quantité 5 millions de fois supérieure à celle des pesticides de synthèse absorbés par notre organisme  !"

Enfin, une vidéo a été réalisé pour faire la promotion de ce livre édité par Le Publieur ("le premier portail de publication et de vente, ouvert à tous - particuliers, associations, institutions-, qui veulent publier des textes qui leur tiennent à cœur ou développer une activité éditoriale") :

Gil Rivière-Wekstein et ses réseaux

Après avoir rassemblé ces éléments de promotion, je me suis ensuite demandé qui était Gil Rivière-Wekstein. Est-il le journaliste "indépendant" qu’il prétend être ? Voici quelques éléments de réponse glanés sur le web pour mesurer son objectivité :

  • L’auteur de ce livre, Gil Rivière-Wekstein, peut-on lire dans sa biographie "est interpellé par des amis agriculteurs, qui lui proposent de lancer une lettre d’information indépendante pour répondre aux mises en cause environnementales de plus en plus fréquentes dont le monde agricole fait l’objet. De cette rencontre est née Agriculture & Environnement (A&E), une lettre résolument polémique et engagée (sous-titrée "Pesticides, ogm, santé, écologie politique, l’agriculture ou le bio sont autant de sujets traités avec pertinence et impertinence"). Aujourd’hui, Gil Rivière-Wekstein y consacre l’ensemble de son temps". Sur ce site on peut lire des attaques contre des personnalités comme Marie-Monique Robin, auteur de notre poison quotidien ("globalement orientée à gauche"), François Veilletette du Mouvement Générations durables ("un monsieur Antipesticides pas très crédible"), Fabrice Nicolino (L’auteur de Pesticides, un scandale français serait "sur les traces de Thierry Meyssan") ou le Professeur Belpomme. Marie-Christine Blandin, sénatrice Europe-Ecologie-Les Verts, dénonçait en 2008 dans Politis les pressions exercées par les pro-OGM sur les parlementaires. Dans cet entretien elle confiait : "Régulièrement, nous recevons de modestes informations, mal présentées, d’origine mal définie, sous le couvert d’une étrange association, qui publie un quatre-pages, Agriculture et environnement. Sur tous les thèmes, cette feuille, un véritable libelle, attaque violemment ceux qui mettent en doute l’agriculture intensive et évoquent le réchauffement climatique. On y trouve des calomnies, des diffamations sur le professeur Belpomme, Greenpeace, Nicolas Hulot, le WWF ou l’association Kokopelli. Souvent des attaques sordides. Avec un ton presque militant. Comme ce n’est pas sur papier glacé, c’est presque plus efficace !" Daniel Sauvaitre, président de l’Association Nationale Pommes Poires, écrit sur blog à propos de Gil Rivière-Wekstein qu’ "il est l’honneur du journalisme" (encore faut-il qu’il détienne une carte de journaliste...) : "Je conseille à tous les professionnels qui œuvrent dans ces métiers de production et qui sont aujourd’hui pour le moins déstabilisés et désemparés face à l’avalanche médiatique qui s’abat sur eux, qui trouve de surcroît un large écho chez les politiques et dans l’administration, de lire Gil Rivière-Wekstein et s’ils le peuvent de s’abonner à sa lettre mensuelle. Tant qu’il y aura des journalistes comme lui qui refusent d’hurler avec les loups, qui ont cette exigence de vérité et qui abhorrent la manipulation, tous les espoirs sont toujours permis". Ce que ne précise pas Daniel Sauvaitre, c’est qu’il est régulièrement interrogé par Gil Rivière-Wekstein dans cette lettre "indépendante". Le Canard enchaîné dévoile en 2007 que "Gil Rivière-Wekstein qui se présente comme un "journaliste agricole" a participé à la création d’une société d’intelligence économique qui a pondu en 1999 une "étude sur la nature des mouvements écologistes et leurs véritables objectifs"." Gil Rivière-Wekstein ne s’en cache d’ailleurs pas puisque sa biographie précise qu’il "propose des formations sur les acteurs de l’écologie politique et apporte un décryptage de leurs méthodes".
  • En 2006, Gil Rivière-Wekstein publie "Abeilles, l’imposture écologique". Selon sa biographie : "Il révèle comment deux insecticides, susceptibles d’être impliqués dans les mortalités inhabituelles des colonies d’abeilles, ont pu servir de prétexte à l’utilisation du principe de précaution pour des raisons politiques aux dépens des considérations scientifiques. Véritable plaidoyer contre la recherche facile du bouc émissaire, cette enquête sur l’origine des mortalités d’abeille met en garde contre les discours alarmistes et les raisonnements simplistes". L’idée de ce livre est bien de démontrer que l’industrie agrochimique n’est pas responsable de la disparition de nombreuses colonies d’abeilles à travers le monde.
  • Gil Rivière-Wekstein, qui ne s’en cache pas, est membre de l’Afja (Association Française des Journalistes Agricoles). Cet organisme, cinquantenaire, a pour "membres associés" des fabricants de pesticides et d’OGM : Bayer (qui produit l’insecticide Gaucho, accusé d’être une cause de mortalité des abeilles), l’UIPP, organisation professionnelle des Industriels de la Protection des Plantes (avec Bayer, BASF et Monsanto entres autres), le groupe Syngenta , un des leaders mondiaux sur le marché de "la protection des plantes" et n°3 sur celui des semences... Un "membre associé" paye une cotisation de 625 €. De là à dire que l’AFJA est financée par les fabricants de pesticides... On retrouve tout de même dans cette association des journalistes qui exercent dans des médias "indépendants" tels que : "La France Agricole", "Le Betteravier Français", "Phytoma-La défense des végétaux", "Réussir Grandes Cultures", "Semences et Progrès" ... Le Ministère de l’agriculture récompense régulièrement les membres de cette association avec le "Grand prix du journalisme agricole".
  • Il est donc facile de comprendre pourquoi des sites comme agriavis.com ("l’avis des agricuteurs") font la promotion du dernier livre de Gil Rivière-Wekstein qui en retiennent, pour essentiel, ce message (le reste étant un simple copié-collé du communiqué de presse émanant de l’auteur) : "De quoi clouer le bec à Isabelle Autissier, François Veillerette, le docteur Laurent Chevallier, Nicolas Hulot ou encore Nathalie Kosciusko-Morizet, Noël Mamère, Isabelle Saporta... et autres agitateurs politico-médiatiques".Le site Plus belle ma terre a également opté pour un copié-collé du communiqué. Bon, de la part de la société LetMotiv qui est aussi celle qui a réalisé le site de Jean-Marc Morandini, je ne suis pas trop surpris par cette pratique.

Je vous laisse donc seul juge de la réelle objectivité de Gil Rivière-Wekstein. Dans un droit de réponse à "L’Express", il écrivait à propos du travail de Marie-Monique Robin, "auteur-militante du reportage Le Monde selon Monsanto" : "Faire de Monsanto le coeur d’une menace planétaire alors que son chiffre d’affaires s’élève à 5 milliards d’euros (soit seize fois moins que celui de Carrefour et l’équivalent de ce que la Société Générale a perdu en une seule journée), me semble être le fruit d’une thèse contestable". Cher Monsieur, il me semble que votre dernier livre est également le fruit d’une thèse contestable et que votre travail ressemble aussi, à s’y méprendre, à celui d’un auteur-militant. Même si le bio, comme tout business, a été récupéré comme une affaire juteuse par la grande distribution ou certains industriels, il n’en demeure pas moins une voie plus durable, plus respectueuse des hommes et de notre environnement. Pour dénoncer toute dérive sans orientation et parti pris, encore faut-il avoir l’honnêteté intellectuelle de dire pour qui on roule...