[CDURABLE.info l'essentiel du développement durable] : Révélation : Areva au coeur du réacteur de Fukushima
Une enquête réalisée par le site OWNI avec Guillaume Dasquié
Révélation : Areva au coeur du réacteur de Fukushima
vendredi 25 mars 2011
par David Naulin

Dès le mois de mai 2001, une procédure ouverte aux États-Unis condamnait l’utilisation du MOX, un combustible particulièrement dangereux, dans le réacteur 3 de Fukushima. Une centrale alimentée par Areva. Des experts de Greenpeace prévoyaient les risques... Et contrairement aux dénégations d’Areva de la semaine dernière, un nouveau transport de Mox entre la France et le Japon est confirmé pour la semaine du 4 avril.

Dès le mois de mai 2001, Greenpeace préconisait de renoncer à utiliser du MOX, un combustible nucléaire, dans les réacteurs de Fukushima, dans le cadre d’une procédure conduite aux États-Unis. Comme le montre des courriers adressés à l’Autorité de sûreté nucléaire américaine . En cause : la nature des installations de Fukushima (de type "BRW", réacteur à eau bouillante), la complexité de l’élaboration du produit et l’exigence attenante d’un contrôle méticuleux du processus de fabrication. Greenpeace écrivait alors :

La sécurité des réacteurs nucléaires alimentés par le MOX est sérieusement compromise par deux éléments importants : les problèmes liés à sa conception et le contrôle qualité des pastilles de MOX, ainsi que les différences de comportement entre le plutonium et l’uranium au sein du réacteur.

L’ONG s’appuyait sur une étude1 réalisée en 1999 par E. S. Lyman. Le chercheur analysait l’incidence du MOX sur le déclenchement d’accidents nucléaires au Japon. Et l’organisation de conclure sur l’accroissement du "risque d’un accident de fusion du cœur de réacteur" par le seul usage de ce combustible, dont "les propriétés physiques, qui sont différentes d’un réacteur ordinaire, alimenté en dioxyde d’uranium, affectent les performances thermiques et mécaniques des assemblages combustibles."

En particulier, le MOX est extrêmement réactif : il entre en fusion beaucoup plus rapidement que l’uranium enrichi. "Son point de fusion est plus faible", précise à OWNI Lauri Myllyvirta, en charge de l’énergie à Greenpeace International. Son rôle dans l’accident nucléaire actuel, en revanche, reste difficile à déterminer, poursuit la militante :

L’état du combustible, l’étendue des dégâts, au sein du réacteur 3 restent peu clairs, en conséquence, définir s’il s’agit ou non d’un facteur de l’accident reste une question ouverte. Mais l’utilisation du combustible MOX a réduit les marges de sécurité et a rendu la situation beaucoup plus difficile à gérer pour les opérateurs, tout en augmentant quelque part les émanations radioactives.

Dans la ligne de mire de Greenpeace, Areva, principal fournisseur de la centrale de Fukushima – et dont la filiale, Melox, détient 95% du marché du MOX. Areva approvisionne la centrale en uranium-235, comme le montre l’une des licences d’exportation attribuée par la Nuclear Regulatory Commission (NRC), chargée de la supervision des activités nucléaires. Mais elle l’alimente aussi en MOX depuis septembre 2010..

Pour Nathalie Bonnefoy, responsable de la communication de Melox, "le type de combustible utilisé n’est pas lié à la situation actuelle" de Fukushima. "En exploitation normale, avance-t-elle, les réacteurs au MOX ou à l’uranium enrichi ont les mêmes performances". Quid de l’utilisation du MOX dans le cas d’une situation exceptionnelle comme celle du réacteur 3 de Fukushima ? "À ce stade, il n’y a aucun lien."

Une absence de lien toute relative pour Shaun Burnie, l’un des auteurs du rapport de Greenpeace de 2000, qui s’est confié à OWNI. Selon lui :

Le MOX est la matière la plus dangereuse de la planète, toutes substances confondues, bien plus que l’uranium. Les enjeux financiers autour du MOX priment sur la connaissances de ses effets sur la santé publique.

"Dans la demi-heure qui a suivi le tremblement de terre, toutes les personnes qui connaissent les affaires de Fukushima pouvaient se douter de ce qui allait arriver, c’était prévisible", affirme encore l’expert anglais, qui dénonce ces risques depuis plus de dix ans.

En marge de la complexité du combustible, Greenpeace pointait également du doigt la faiblesse des normes qualité de Belgonucléaire, en charge, à la fin des années 1990, de l’assemblage du MOX, avant le recentrage de la production sur la filiale d’Areva :

Ce que montre les preuves, c’est que Belgonucléaire n’a pas produit les assurances suffisantes que le combustible nucléaire MOX Fukushima-1-3 a été produit selon les plus hauts critères de qualité, et que dans l’éventualité d’un incident il resterait intact.

Falsification des contrôles qualité

En outre, on sait depuis 2002 que Tepco (Tokyo Electric Power Company), la compagnie électrique qui exploite la centrale de Fukushima, a falsifié les résultats des contrôles qualité menés sur certains de ses réacteurs. Deux ans plus tôt dans son rapport, Greenpeace suspectait aussi fortement Belgonucléaire de falsification. À l’époque, un scandale similaire éclatait, impliquant l’un des concurrents du fournisseur belge, la British Nuclear Fuels Limited (BNFL), et "forçant, écrivait alors Greenpeace, à repousser tous les projets MOX au Japon". Et d’ajouter : "des preuves ont indiqué que les problèmes qui ont mené à la falsification des données du contrôle qualité du combustible MOX à la BNFL pouvaient avoir été rencontrés à Belgonucléaire."

Un rapport du Département à l’Énergie américain, daté de 2003, revient par ailleurs sur l’existence de falsifications, expliquant que "des fissures dans les structures qui maintiennent le combustible nucléaire en place dans le cœur des réacteurs des centrales Tepco" avaient été dissimulées.

Cette révélation a entraîné la démission de nombreux cadres de Tepco, ainsi que la fermeture, pendant une année, de la centrale de Fukushima. Elle explique aussi la suspension de la livraison de MOX à Fukushima, entre 1999 et 2010. À l’époque du rapport de Greenpeace, près de 32 assemblages de combustible MOX réalisés par Belgonucléaire, étaient restés en attente de livraison. Ce n’est que le 18 septembre dernier que ces livraisons ont repris ; le réacteur 3 fonctionne à l’aide de ce combustible depuis octobre. Contacté par OWNI, le porte-parole d’Areva confirme l’implication de l’entreprise dans la centrale de Fukushima, indiquant que "le réacteur 3 fonctionnait avec 30% de MOX".

Instabilité à tous les étages

Instabilité des réacteurs en présence de MOX, labilité des procédés de fabrication et falsifications de données : ces différents points étaient ainsi déjà répertoriés, dans des documents publics, dès le début des années 2000. À ces différentes alertes, il faut ajouter celle de l’Agence pour l’Énergie Atomique (AIEA), qui fait suite à un tremblement de terre survenu au Japon le 16 juillet 2007, qui a notamment affecté la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, située à 250 kilomètres au nord de Tokyo et également gérée par Tepco.

Dans un rapport sur la résistance des centrales japonaises au risques sismiques, l’AIEA préconisait alors, "pour toutes les centrales nucléaires", de faire preuve de "diligence dans l’architecture, la construction et les phases opérationnelles", afin que les problèmes liés aux séismes "soient minimisés".

Enquête sur le transport dont Areva et la France ne préfèrent pas parler

Contrairement aux dénégations d’Areva de la semaine dernière, le transport de Mox entre la France et le Japon est confirmé pour la semaine du 4 avril affirme Greenpeace France.


Trois opérateurs japonais ont passé commande, pour trois sites :

Tokyo Electric’s (TEPCo)
Pour le réacteur de Fukushima Daiichi n°3
32 assemblages.

Chubu Electric’s
Pour la centrale de Hamaoka 4
30 assemblages

Kansai Electric’s (KEPCO)
Pour la centrale de Takahama 3
20 assemblages

Ces assemblages représentent plus d’une tonne de plutonium . Les 82 assemblages transportés, contiendront en effet, 1198kg de plutonium. Cette commande a été fabriquée à Mélox courant 2010 et transportée à l’usine de la Hague en ce début d’année.

De Cherbourg au Japon une longue épopée

Les containers de combustibles sont transportés dans un premier temps par camion, sous escorte policière, le long des 18km de route qui séparent l’usine de La Hague du port de Cherbourg.


Transport via la route de MOX

Exemple de sortie de MOX de la Hague

Ils sont ensuite embarqués à bord de navires qui feront route vers le Japon. Pour le transport d’avril, deux navires ont été identifiés : le Pacific Egret et le Pacific Heron.


Le Pacific Heron

Ces bateaux cargo civils sont équipés, avant leur départ, d’armes réservées d’habitude à l’usage militaire.


Exercice militaire de l’équipage du Pacific Heron en mer d’Irlande

La France prend donc la responsabilité d’envoyer au Japon en ce moment même un combustible nucléaire en toute connaissance de cause. Les derniers convois de MOX depuis Cherbourg vers le Japon datent d’avril 2010, mars 2009, 2001 et 1999. Areva espère en organiser un par an dans les années à venir affirme Greenpeace.