Tribune Cdurable à Nicolas Camps, conseiller environnemental et rédacteur scientifique, qui nous propose un article de fond sur le « Climat : La Grande Illusion du Thermostat Carbone ». Son objectif est de bousculer la lecture purement comptable du carbone pour proposer une analyse biophysique du dérèglement climatique. Il explore comment la destruction des fonctions du vivant de la chimie des sols (glomaline) à la dynamique des fluides (pompe biotique et rugosité) a désactivé le système de régulation thermique de la Terre.

Points clés de l’article
- Impact de la chimie et des plastiques sur la porosité des sols et l’albédo océanique.
- Approche thermodynamique : Chaleur latente vs Chaleur sensible.
- La Pompe Biotique : Le rôle moteur des forêts dans le cycle de l’eau.
- Gestion des risques : La simplification des paysages comme facteur de blocage des dômes de chaleur.
Pourquoi la transition comptable ignore la panne biophysique du vivant

Par Nicolas CAMPS
Conseiller environnemental et rédacteur scientifique
Ce texte est conçu comme un article de fond. Chaque section est un maillon d’une démonstration systémique ; il est publié dans son intégralité pour conserver la cohérence de la démonstration.
Introduction
Le récit climatique dominant repose sur une réduction comptable : le CO₂ serait le coupable, la décarbonation la solution. Si la physique de l’effet de serre est indiscutable, elle n’explique pourtant pas la brutalité de l’emballement actuel.
Le climat n’est pas un stock de gaz.
C’est une infrastructure vivante de régulation thermique.
En nous focalisant sur l’indicateur (le carbone) nous avons négligé le levier (le vivant).
Avant même la question des émissions, il y a celle de la dissolution biophysique des structures qui maintiennent la Terre en état de négentropie, c’est-à-dire en organisation énergétique capable de dissiper l’excès d’énergie.
La dissolution chimique
Le sabotage de la porosité
Le dérèglement commence sous nos pieds, par une agression moléculaire. La pétrochimie déstructure les interfaces sol–air, comme l’ont montré les travaux de Claire Chenu (AgroParisTech / INRAE) sur la stabilisation biologique des sols.
Le sol et en particulier, la matière organique du sol, une question clé pour une agriculture durable que Claire Chenu explore depuis de nombreuses années. A son actif, un parcours académique jalonné de succès, une longue expérience de l’interface entre les sciences et l’élaboration des politiques…. Elle reçoit le laurier de la Recherche agronomique 2019 de l’Inra.
Les pesticides et engrais minéraux détruisent la microbiologie, notamment les champignons mycorhiziens producteurs de glomaline, cette glycoprotéine qui sert de ciment aux agrégats. Sans elle, le sol s’effondre physiquement.
Un sol vivant peut stocker jusqu’à 150 litres d’eau par m³, contre 30 litres pour un sol minéralisé. En perdant sa macroporosité, il perd sa fonction de tampon thermique et devient un corps noir absorbant qui surchauffe la basse atmosphère par convection directe.
À cela s’ajoute un mécanisme souvent ignoré : la perte du filtre à méthane. Un sol forestier aéré héberge des bactéries méthanotrophes qui consomment le méthane atmosphérique (CH₄). Une fois compacté ou chimiquement dégradé, le sol devient anaérobie et se transforme en émetteur net.
Enfin, la destruction du vivant augmente la conductivité thermique : un sol mort conduit la chaleur comme un métal, amplifiant les extrêmes.

Et si on expliquait enfin le climat clairement ? On parle CO₂ comme si tout dépendait d’une seule molécule. Mais le climat ne fonctionne pas grâce au carbone.
Le climat fonctionne grâce au cycle de l’eau. Et c’est là que tout bascule. Le vivant est le moteur du climat (…)
Thermodynamique du vivant
La gestion du flux de chaleur latente
Le vivant lutte contre l’entropie en organisant les flux d’énergie solaire via des transferts de phase, un mécanisme central rappelé par Ellison et al. (2017).
En France, un arbre mature peut évaporer jusqu’à 400 litres d’eau par jour, soit une puissance de refroidissement équivalente à une dizaine de climatiseurs domestiques. Cette énergie, la chaleur latente, est emportée vers la haute atmosphère sans élever la température de surface.
À l’inverse, sur un sol nu, cette énergie est convertie en chaleur sensible. Le sol dépasse alors les 50 °C, alimentant directement les dômes de chaleur.
Ce refroidissement est renforcé par la rugosité thermique : mousses, lichens, biofilms et micro-structures végétales créent une hétérogénéité qui ralentit la montée en température et stabilise les gradients locaux.
Le miroir brisé
Bioaérosols, albédo et biomixing
L’océan stocke environ 90 % de l’énergie excédentaire, mais sa régulation est fondamentalement biologique.

Le vivant fabrique les nuages
La formation des nuages bas nécessite des précurseurs biologiques (CCN) décrits par Andreae et Rosenfeld (2008) : DMS marin, monoterpènes forestiers, bactéries gélives (Pseudomonas syringae), spores, pollen fragmenté ou exopolymères planctoniques.
Ces particules déclenchent la condensation et la nucléation glacée à des températures bien plus élevées que les particules minérales.
Aujourd’hui, les microplastiques et polluants altèrent ces émissions. L’albédo chute, l’océan n’est plus protégé, et l’emballement thermique se verrouille.
Le biomixing : la turbulence du vivant
On sait désormais que la biosphère marine brasse les couches d’eau avec une puissance considérable (Dewar et al., 2006). Par leurs migrations verticales quotidiennes, le phytoplancton et le krill agissent comme les vers de terre de l’océan : ils remontent les nutriments et enfouissent chaleur et oxygène, assurant la respiration thermique des mers.
Ces altérations atmosphériques interagissent directement avec la dynamique de l’eau, dont dépend la stabilité climatique continentale.

La pompe biotique
Le recyclage continental de l’eau
Les travaux de Makarieva et Gorshkov (2007) ont montré que 60 à 70 % des pluies continentales proviennent du recyclage par le vivant.
En condensant la vapeur d’eau, les forêts créent une dépression atmosphérique locale qui aspire l’air humide marin : c’est la pompe biotique.
En fragmentant les écosystèmes, nous débranchons le cycle de l’eau de sa source maritime, transformant des zones tempérées en déserts stationnaires.
Rugosité et dynamique des fluides
Le risque de blocage thermique
La stabilité climatique dépend de la capacité du paysage à dissiper l’énergie par la turbulence.
Un paysage hétérogène, bocage, forêt étagée, crée une rugosité aérodynamique qui favorise le mélange de l’air et empêche la stagnation thermique.
À l’inverse, les surfaces lisses, openfields, zones urbanisées, créent un écoulement laminaire. L’air ne circule plus verticalement, favorisant la persistance de dômes de chaleur.
La simplification biologique transforme un aléa météo en prison thermique.

Le vivant et le CO₂
Les mécanismes de fond
Au-delà de l’urgence thermique, le vivant pilote aussi le stockage à long terme du carbone.
Le thermostat géologique biotique (Hunt & Sornette, 2023) montre que racines, champignons et bactéries accélèrent l’altération des roches silicatées, consommant du CO₂ pour l’enfouir sous forme de carbonates.
En mer, la Microbial Carbon Pump (Jiao et al., 2010) transforme une partie du carbone organique en carbone dissous réfractaire (RDOC), stocké dans l’océan pour des millénaires.
Réparer le thermostat, pas seulement le thermomètre
Une coupe rase est un effondrement métabolique : arrêt simultané de la climatisation, de la pompe hydrologique, de la protection solaire, du filtre à méthane et de la structure du sol.
Nous avons traité le climat comme une erreur comptable de CO₂.
C’est une erreur de diagnostic.
Le carbone est l’indicateur.
Le vivant est le levier.
La transition exige une restauration métabolique : sortir de l’ère des solvants chimiques pour restaurer l’immunité des sols et protéger la complexité biologique.
Réparer le vivant
n’est pas une option esthétique.
C’est la maintenance vitale de l’infrastructure thermique terrestre.

Diagnostic de terrain
Cinq signaux physiques à observer
Ces indicateurs sont des signaux directs de la santé du système régulateur climatique.
- Brume matinale : Sa présence atteste de la condensation froide. Sa raréfaction durable signale une rupture de la boucle sol–nuages bas.
- Vitesse d’infiltration : Un sol vivant absorbe l’eau presque instantanément. Un temps d’absorption long indique la destruction de la porosité et la perte du tampon thermique.
- Densité des vers de terre : Véritables ingénieurs du climat, ils garantissent la structuration biologique du sol. Un sol sans vers est un sol incapable de dissiper l’excès d’énergie.
- Persistance de la rosée : Une évaporation rapide sur sol nu révèle la perte de la rugosité thermique et de la gestion de la chaleur latente.
- Typologie des nuages bas : Des nuages bas, gris et denses signent une nucléation biologique active. Leur remplacement par un ciel laiteux ou des voiles d’altitude indique une panne du système vivant.


Conclusion
Le climat ne se répare pas avec des tonnes.
Il se répare avec des brumes, des vers, des racines, des nuages bas,
et avec celles et ceux qui savent encore les voir,
les protéger,
et leur laisser le temps de revenir.
Références bibliographiques
- Andreae, M. O., & Rosenfeld, D. (2008). Aerosol–cloud–precipitation interactions. Earth-Science Reviews.
- Dewar, W. K., et al. (2006). Does the marine biosphere mix the ocean? Journal of Marine Research.
- Ellison, D., et al. (2017). Trees, forests and water: Cool insights for a hot world. Global Environmental Change.
- Hunt, A. G., & Sornette, D. (2023). Biotic control of silicate weathering. Biogeosciences.
- Jiao, N., et al. (2010). Microbial production of recalcitrant dissolved organic matter. Nature Reviews Microbiology.
- Makarieva, A. M., & Gorshkov, V. G. (2007). Biotic pump of atmospheric moisture. Hydrology and Earth System Sciences.

