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Fukushima, un an après - Semaine spéciale

La Terre outragée : il y a 25 ans, la vie était douce à Tchernobyl

Le 28 mars 2012 au cinéma

jeudi 1er mars 2012
Posté par David Naulin

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De la catastrophe ukrainienne, on connaît quelques documentaires, relatant le sacrifice des liquidateurs, ces pompiers héroïques qui payèrent de leur vie le colmatage du réacteur, ou encore les conséquences terribles pour les survivants (en particulier les malformations congénitales des nouveaux nés). Mais souvent la fiction, nourrie par une solide une approche documentaire, est plus juste et forte pour raconter le réel, et La Terre outragée de Michale BOGANIM, première fiction réalisée sur le drame de Tchernobyl, le prouve magnifiquement.



26 avril 1986, Pripiat, à quelques kilomètres de Tchernobyl. En cette belle journée de printemps, Anya et Piotr célèbrent leur mariage, le petit Valery et son père Alexeï, ingénieur à la centrale, plantent un pommier, Nikolaï, garde forestier, fait sa tournée habituelle dans la forêt… Mais soudain on sent poindre l’inexplicable : les animaux des fermes alentour semblent vouloir fuir coûte que coûte, les feuilles des arbres à peine dessèchent, les poissons du lac flottent à la surface par centaines… Et peu à peu la rumeur court : il y a eu un accident à la centrale et la vie bascule en quelques heures sans qu’aucune information précise ne soit donnée. Des hélicoptères de l’armée se posent en catastrophe, en débarquent des hommes habillés en cyborgs qui abattent systématiquement les animaux et brûlent au lance-flammes les cultures. Des familles entières sont embarquées dans des bus, sans nouvelles de leurs proches travaillant à la centrale. Piotr est l’un d’entre eux. Pompier, il est réquisitionné pour éteindre l’incendie. Il n’en reviendra jamais. Alexeï, condamné au silence par les autorités, préfère disparaître…

Dix ans plus tard. Pripiat, ville fantôme désertée par ses habitants, est devenue un no man’s land, gigantesque Pompéi moderne érigé en un étrange lieu de tourisme… Anya est aujourd’hui guide dans cette zone transformée en morbide Disneyland nucléaire, tandis que Valery y cherche les traces de son père et que Nikolaï, lui, persiste à cultiver son jardin empoisonné...

Crédit Photo : Le Pacte

"La Terre outragée interroge l’intime de ces survivants, leur ressort pour retrouver goût à la vie, mais aussi leur incapacité à fuir ce passé pour tenter de trouver ailleurs le bonheur. Unis par une morbide fraternité, ils ne peuvent se reconstruire qu’entre eux et à proximité de cette terre maudite, mais à laquelle ils sont définitivement liés. Et le personnage d’Anya, magnifiquement incarné par Olga Kurylenko, en est l’emblème" résume le réseau de cinéma Utopia qui diffuse le film à partir du 28 mars prochain.

Un an après Fukushima, La Terre outragée, qui rafle tous les prix du public dans les festivals où il est programmé, est un bouleversant hommage à ceux qui vivront à jamais avec l’horreur nucléaire (Prix du Scénario au Festival d’Angers, Lauréat de la Fondation Gan pour le cinéma, Prix du public au 29ème Festival International du Film d’Environnement de Paris. Sélections officielles : Festivals de Venise, Toronto, Angers, Tokyo, Thessalonique, Varsaw, Sao Paulo,Chicago, Palm Spring, Montréal, Molodist, Bergen, Göteborg, San Francisco, Istanbul, Munich).

Crédit Photo : Le Pacte

"Prenant comme point de départ la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, Michale Boganim imagine une suite à l’histoire. Ses personnages ont vécu jusqu’en 1986 à Pripiat, la ville moderne-et-modèle qui, à cause de l’accident survenu au mois d’avril cette année-là, a dû être vidée de ses habitants. Le film pose la question suivante : peut-on être attaché à une terre même si elle a été spoliée, violentée, définitivement empoisonnée par la bêtise humaine ? Et la réponse affleure, plus qu’affirmative... Ce n’est pas « même si », c’est « surtout si » : c’est parce que Pripiat souffre que ses enfants l’aiment, tournent autour d’elle, en rêvent, y reviennent, échouent à la quitter. L’abandonner à sa tragédie, ce serait priver leur propre existence de sens. Le film de Michale Boganim nous conduit au-delà de l’histoire particulière de Tchernobyl et nous amène, par petites touches, sans le moindre sensationnalisme, à nous interroger sur cette passion essentielle, au croisement du personnel et du politique, qu’est pour chacun le lien à « sa » terre." Nancy Huston

 Diffusion

La Terre outragée

  • Projection en avant première au Champollion, Paris 5e le 8 mars, en présence de la réalisatrice et d’Antoine Debaecque ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma.
  • MARDI 13 MARS à 20h30 à Utopia Saint Ouen : AVANT-PREMIÈRE EXCEPTIONNELLE>. Soirée à l’initiative d’Europe Ecologie-Les Verts et avec le soutien du Parti de Gauche, du NPA, et d’ATTAC en présence de LAURE NOUALHAT, journaliste à la page « Terre » de Libération et à « Siné Mensuel », auteur du livre « Déchets : le cauchemar du nucléaire » et de MARC DENIS du Groupement de Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire. Le film sera diffusé dans le réseau Utopia à Saint-Ouen, Avignon et Toulouse.
  • Liste des salles diffusant le film à partir du 28 mars sur allocine.com
  • DISTRIBUTION : Le Pacte - 5, rue Darcet – 75017 PARIS - Tél. : 01 44 69 59 59.

 Entretien avec la réalisatrice

Vous êtes née en Israël, vous avez été élevée en France. Vous avez tourné un film (ODESSA… ODESSA !) qui se passe au bord de la Mer Noire. N’y a-t-il pas une implication personnelle dans ce nouveau film où vous retournez encore en Ukraine, et où le statut de l’héroïne entre deux lieux ressemble au vôtre ?

Michale Boganim : "J’ai un rapport lointain avec l’Ukraine de par ma mère. Ma première démarche est celle d’une documentariste. Le déplacement, le regard sur l’autre m’intéressent, j’essaie toujours de rattacher cette exploration de l’ailleurs à quelque chose de personnel.
ODESSA…ODESSA ! était consacré à la communauté juive d’Odessa. J’y étais allée voir ce qui restait du mythe de cette communauté. Et puis à travers ce film j’avais parlé de l’exil, des gens qui transitaient entre Odessa, New York et Israël. J’avais vécu cela. Je suis née en Israël, j’ai vécu à Paris, à Londres, à Berlin…
Dans LA TERRE OUTRAGÉE que j’ai eu envie de tourner à partir d’une visite à Pripiat, il y a cette même démarche. Je suis partie de Tchernobyl pour constater qu’à partir de « l’accident », les gens ont dû quitter le lieu. Et le traumatisme, finalement, est au-delà des contaminations, c’est l’évacuation, le départ… Mon père a fait la guerre du Kippour, la guerre du Liban, on a dû quitter Haïfa précipitamment,
cet arrachement brutal m’est familier. J’aurais pu raconter ma propre histoire, mais je trouve plus intéressant d’aller voir ailleurs des histoires qui nous renvoient à nous-mêmes. Le film est une fiction, mais Anya est un peu mon double."

Au delà de la fiction, n’y a-t-il pas une démarche ethnographique ?

Michale Boganim : "Sûrement. J’ai passé beaucoup de temps avec des gens qui avaient subi la catastrophe nucléaire, j’ai fait un travail de recherche énorme. Je suis allée dans la zone et en Biélorussie qui a été également affectée par le nuage. Je me suis imprégnée du lieu. J’ai pris beaucoup de photographies de repérages.
À la manière des anthropologues, j’ai vécu avec les gens pour aller vers l’intime. C’est à partir de ces histoires réelles que j’ai construit le scénario."

Ce n’est ni un réquisitoire, ni un film héroïque à la gloire des liquidateurs, ni une reconstitution historique, ni un film catastrophe. Votre choix est-il celui de l’intimisme ?

Michale Boganim : "Oui, et j’ai constaté en les rencontrant que les gens ne parlaient pas vraiment de la catastrophe. Ils ne savaient pas ce qui s’était passé, ils ont vécu le drame dans l’ignorance et le mensonge. Je trouvais intéressant de me placer de leur point hors-champ. Le spectateur sait ce qu’est la catastrophe de Tchernobyl.
Le défi c’était de faire un film, de tourner des images sur l’invisible, avec ce personnage de l’ingénieur, sorte d’Antigone, qui ne peut pas dire ce qu’il sait, jusqu’à en devenir fou."

Etait-ce une évidence pour vous de devoir le tourner là-bas ?

Michale Boganim : "Absolument ! C’est en allant à Pripiat que j’ai eu envie de faire le film tant l’endroit était impressionnant. Une ville figée dans le temps, un vestige de ce que fut l’Union Soviétique, avec ses effigies, son architecture, et avec cette zone interdite. Pripiat c’est irréel, fantomatique. Le moins évident fut d’obtenir les autorisations…"

Vous êtes-vous heurtée à une censure ?

Michale Boganim : "Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est la première fois qu’une équipe de tournage a obtenu les autorisations de se rendre dans la zone. Alors ça n’a pas été simple. On n’était pas toujours d’accord là-bas avec la manière dont je montrais la catastrophe. J’ai reçu une lettre du maire de Slavoutitch (ville qui a été construite à 60 km de Tchernobyl), il trouvait que je donnais une image très négative de l’endroit. Les autorités auraient voulu que je parle du sauvetage de Tchernobyl de manière héroïque, que j’explique comment les liquidateurs se sont sacrifiés pour construire le Sarcophage. Or, il y a un déni sur les conséquences de la catastrophe. On nous a donc mis sournoisement des bâtons dans les roues. Certains endroits de la zone nous sont restés interdits, on avait en permanence avec nous des gens de la sécurité, qui étaient là officiellement pour nous protéger, mais aussi pour surveiller ce qu’on tournait. Il a fallu détourner le projet, écrire un faux scénario pour rassurer. Le temps de tournage était de plus en plus limité jour après jour. Là encore, officiellement pour ne pas nous exposer aux radiations, mais réellement pour nous empêcher de tourner".

L’allusion à la maladie d’Anya est très discrète, non dite…

Michale Boganim : "Le traitement de la maladie peut devenir obscène, j’ai préféré garder une certaine pudeur sur la dégradation du corps. Et je trouvais que cela suffisait qu’elle perde ses cheveux, puis porte une perruque. La première fois que j’ai visité Tchernobyl, j’avais une guide qui se montrait rassurante, toujours bien habillée, semblant n’avoir aucun problème, et quand je suis revenue faire le film, j’ai demandé à la revoir… Mais elle avait disparu, certains disaient qu’elle était morte, d’autres, qu’elle était malade. Il n’y a pas eu de films sur le sujet. Il y a eu un livre, La Supplication de Svetlana Alexievitch [édité chez Jean Claude Lattès], quasiment interdit à Minsk, mais qui a beaucoup marqué ici en France. En Biélorussie, des médecins qui avaient révélé des maladies chez des enfants se sont retrouvés derrière les barreaux. Il y a une chape de plomb sur les conséquences médicales. À Kiev, il y a eu des positions très violentes contre le film, d’abord demandant de quel droit je parlais de Tchernobyl, et ensuite en réaction contre des choses sensibles qu’ils veulent oublier."

L’homme reste prédominant sur le décor…

Michale Boganim : "Cette relation des gens à la nature est réelle, même si évidemment je l’ai accentuée. La nature a réagi en premier. On a vu les signes très vite, dès le lendemain : les animaux agités, les cerfs qui partaient en courant… Elle a compris ce qui se passait avant l’homme, comme dans beaucoup de catastrophes. Aujourd’hui, c’est comme si la nature avait gagné sur l’homme, avait mieux résisté. Pripiat est devenu un paradis pour les animaux, la forêt a envahi la ville, il y a plein d’animaux sauvages partout, des chevaux en liberté, des loups…
La végétation est resplendissante. On pourrait le lire comme une référence à la Bible, à l’homme chassé du Paradis après la faute."

C’est un film sur un mal invisible…

Michale Boganim : "La radioactivité est invisible, mais aussi impossible à localiser. Les retombées ne sont pas uniquement dans la zone, elles se sont réparties par taches de léopard, un peu partout dans le pays. Cette zone entourée de barbelés est totalement arbitraire. Pourquoi 30 km et pas 35 km ? La radioactivité est éternelle, la catastrophe continue encore et on oublie trop souvent de le dire."

Le film est construit en deux parties. La première, très champêtre, évoque tout un cinéma de l’Est…

Michale Boganim : "J’ai vu des tas de films russes… Il y a forcément des références au cinéma soviétique, au cinéma collectiviste. Je voulais évoquer l’imagerie de l’époque, qui reprenait d’ailleurs cette symbiose entre l’homme et la nature. La terre était la mère patrie. Cette première partie est tendue par l’imminence de la catastrophe. Dans le film, on sait qu’elle va arriver. Et « l’événement » survient au milieu du film comme une cassure."

La seconde partie est plus lente, le montage est différent. À la narration linéaire se substitue un récit plus chaotique, mental…

Michale Boganim : "Oui, c’est « l’après »… Avec les effets de la radioactivité sur les gens. Il s’est passé trois jours entre l’accident et l’évacuation, les choses ont été très vite. Dans cette partie, les couleurs sont plus sombres, le temps est appréhendé autrement. La vie des gens s’est un peu arrêtée. Il y a un voyage du temps et de l’espace".

Et ces réfugiés clandestins qui viennent dans la zone ?

Michale Boganim : "C’est réel, il y a des gens qui, fuyant guerres civiles et misère, prennent la zone comme lieu d’habitation. Ils viennent squatter ces maisons désertées car ce qu’ils fuient est pour eux pire que la radioactivité."

Dans la première partie, une statue de Lénine, dans la seconde un portrait de Gorbatchev…

Michale Boganim : "Lénine est partout là-bas, il représentait la course au progrès ; et Gorbatchev était celui qui était au pouvoir au moment de la catastrophe. Tchernobyl a symbolisé et entraîné la chute du communisme".

Comment avez-vous conçu le son et la musique du film ?

Michale Boganim : "J’ai beaucoup travaillé sur le son. La zone a une particularité sonore unique : elle est vidée de ses habitants, vidée du bruit. C’est le néant absolu. Donc chaque son qui en surgit est un événement. Pour la musique, j’ai voulu donner une note moderne, faire appel à un compositeur contemporain, un pianiste de jazz polonais, Leszek Mozdzer. Il l’a composée en trois jours, je la trouve très belle ! Je voulais qu’elle ne soit ni sentimentale, ni larmoyante, mais plutôt moderne comme un contrepoint aux images du passé."

Il y a aussi Voyages Voyages de Desireless…

Michale Boganim : "C’est « la » chanson française par excellence ! Elle est reprise partout, et en Ukraine elle est ultra connue."

À travers le personnage d’Anya, le film traite du rapport au lieu d’origine. Elle ne peut plus s’ancrer nulle part, ce qui rejaillit sur sa vie amoureuse…

Michale Boganim : "Le rapport au lieu d’origine est crucial, on ne se remet pas d’y avoir été arraché. C’est quelque chose que beaucoup d’exilés ont vécu. Anya est une très jeune veuve qui ne parviendra pas à faire son deuil, refusant la perte et de sa terre et de son amour, désirant s’échapper de la zone interdite sans pouvoir y parvenir. Après la catastrophe, Anya est prise dans un entre-deux. Partir loin, échapper à sa tragédie ou rester. Elle est cette voix perdue qui flotte dans les pièces vides de Pripiat, comme un écho".

Partir ou rester ? Elle est dans l’incertitude.

Michale Boganim : "Beaucoup d’ukrainiennes ont le désir de partir, de trouver un compagnon européen, de fuir leur propre tragédie et de s’installer sur des terres moins hostiles. Anya est lucide et partagée. Elle sait bien que la zone est un lieu néfaste. Alors oui, elle tergiverse".

Ses deux amours sont-ils métaphoriques ?

Michale Boganim : "Oui bien sûr. L’un représente l’ailleurs, l’oubli du passé. L’autre la rattache à son histoire personnelle. Quand on a vécu un traumatisme, on a beaucoup de mal à s’en détacher. Un homme peut vous ramener à cela, vous maintenir dans ce ressassement. L’amant russe était l’ami de son mari, c’est un peu le fantôme du mort, dont elle a du mal à se dégager".

Comment définiriez-vous ce qui relie Anya, Valery le fils qui cherche son père, et Nikolaï le vieux garde forestier qui ne veut pas partir ?

Michale Boganim : "Tchernobyl marque un tournant dans l’histoire de tous les personnages. Valery ne retrouvera plus son père, Anya n’aura pas d’enfant, Nikolaï restera dans la zone… La rencontre finale entre Anya et Valery clôt la boucle des destinées évoquées et retentit comme l’image de deux rescapés de la catastrophe, deux ombres d’un même passé qui se côtoient sans le savoir et craignent ensemble l’eau, la terre, le vent".

L’accident de Fukushima est intervenu juste après le tournage. Comment l’avez-vous vécu ?

Michale Boganim : "C’était un choc ! L’Histoire se répétait, exactement les mêmes images, la même zone, la même opacité. J’ai d’ailleurs présenté mon film au Festival de Tokyo et les gens ont été extrêmement émus…"

 Tchernobyl, Repères

L’invisible

Le 26 avril 1986, une nouvelle histoire des sens a commencé : la radioactivité, présence invisible, obsédante et irrémédiable, que ni la vue, ni l’odorat ne peuvent mesurer, aura généré un type d’homme nouveau : l’Homo Tchernobylien ou Tchernobylisty. Pour cet homme, depuis Tchernobyl, tout a changé : son rapport à la nature, à son corps, au temps, à la mort. Il est confronté à un nouveau type d’événement, projeté dans un univers où il a perdu tout repère, où ses sens et ses références historiques ne lui sont d’aucun secours.
Pripiat, la ville de 50 000 habitants évacuée lors de la catastrophe et jouxtant la centrale de Tchernobyl est aujourd’hui désertée. 76 villes et villages rayés de la carte, de part et d’autre de la frontière ukraino-biélorusse. Un tiers des villages abandonnés ont été démolis et enterrés. Ces destructions visent à faire disparaître les traces les plus visibles d’une disparition irrémédiable, celle d’une époque et d’un monde révolus.

Les millions d’habitants des zones contaminées se trouvent aujourd’hui encore privés de référence à l’événement fondateur, dont la radicale nouveauté vient justement de ce qu’il est sans face visible. Cette invisibilité constitue la pourriture du monde de Tchernobyl. La terre, l’eau, les fruits et même l’air en sont imprégnés.

Le miroir des catastrophes

« Le communisme, c’est le pouvoir soviétique, plus l’électrification de tout le pays », disait Lénine en 1920. Deux catastrophes ont coïncidé, celle de Tchernobyl et celle de l’effondrement du système soviétique où la faille ne pouvait exister. La physique nucléaire et ses scientifiques constituaient justement l’élite de ce système. Avant Tchernobyl, le physicien croyait détenir la vérité absolue de la science. Avec la catastrophe, cette vérité va s’effondrer et c’est l’échec de la science qui s’amorce. Pour beaucoup, cette impuissance face à l’événement et cette perte de la foi va mener jusqu’à la folie. Cette situation sera d’autant plus insupportable pour les scientifiques qu’ils étaient liés au système. Un système qui les a contraints au mensonge.
L’effondrement de l’Union Soviétique a aussi entraîné un éclatement des frontières. Une zone interdite de 30 km de rayon qui s’étend autour de la centrale a été fermée. La « zone » comme on la nomme, non-lieu par excellence, est justement entre deux pays : l’Ukraine et la Biélorussie. Certains passages clandestins se font désormais par ces anciennes frontières. En 1987, Slavoutich, ville d’Ukraine, émerge comme un champignon, pour héberger les travailleurs de la centrale qui sont limités à vivre 15 jours par mois dans la zone. Slavoutich se situe à 60 km de la zone et a été bâtie sur une tache radioactive.

Amnésie

Tchernobyl signifie « absinthe », « l’herbe de l’oubli ». Ce nom résonne aujourd’hui comme un écho troublant à l’amnésie délibérée qui a suivi l’explosion de la centrale. Les habitants de Pripiat sont prisonniers de ce silence. Le révisionnisme insidieux de l’État avec l’aide ineffable du temps a certainement grandement contribué à ce que l’histoire de Tchernobyl sombre peu à peu dans l’oubli, tout en lestant les mémoires d’une opacité fantomatique et écrasante. Une chape de plomb s’est posée là. Les corps avaient été meurtris par les rayonnements, il fallait encore que la parole et la mémoire des habitants soient atteintes. Cette amnésie a fait de Tchernobyl un mythe vivant.

La zone, un lieu sans enfants

Personne ne prendra plus jamais place sur la grande roue de la Place de Pripiat qui devait être inaugurée le 1er Mai, fête nationale en URSS… Quelques jours après la catastrophe, tous les enfants furent les premiers à être évacués et certains furent placés pendant un certain temps dans des familles d’accueil dans tout le pays, sans que l’on ne nomme la catastrophe. Ils sont devenus sans le comprendre des Tchernobylisty. Depuis, plus aucun enfant n’a eu le droit d’entrer dans la zone, sauf pour une visite de courte durée. Pourtant,
il existe une exception. Une histoire qui rejoint encore une fois le mythe. Celle d’une enfant que l’on a surnommé Mowgli, car elle fut cachée par sa mère qui travaillait à la centrale. Aujourd’hui la petite fille a huit ans, c’est la seule enfant de la zone. Elle y erre et on peut l’apercevoir ici et là comme un fantôme.

Les voix de Tchernobyl

Les voix de Tchernobyl sont celles de suppliciés, celles des Tchernobylisty qui ont vécu une perte essentielle et inouïe. Expulsés de la vie mais tout autant de la mort, les Tchernobylisty sont consignés dans un entre-deux maudit. Condamnés à une errance existentielle sans fin. Des oubliés de l’Histoire. Des ombres.
L’événement, c’est la vie quotidienne et c’est aussi d’être brutalement plongé dans un monde régi par de nouvelles règles, de nouveaux interdits. La vie quotidienne devient un événement par la nouveauté qui la subvertit. La normalité devient un décor, mais les gestes des survivants sont habités par la mort. Et la vie n’est plus que le masque de cette mort.

Le futur comme mémoire

Après Tchernobyl, non pas une mémoire, mais une mise en scène de l’événement va se constituer : « Bienvenue à Tchernobyland ». Dans les guides touristiques ukrainiens, Tchernobyl est aujourd’hui un site touristique presque comme un autre. La zone interdite, lieu maudit par excellence, ne peut se visiter que sous haute surveillance, en compagnie d’un guide et pour un temps limité. La zone est aussi le lieu de tous les fantasmes, celui d’un monde où l’ordre naturel s’est trouvé renversé. Il y a comme un hiatus entre le discours officiel, celui que l’on peut entendre lors d’une visite et l’expérience plus intime des habitants de Pripiat qui ont vécu cette nouvelle forme de « guerre ». Pourtant, à première vue, jamais zone sinistrée n’aura parue aussi normale. Ici, près de la centrale, 4000 personnes vivent et travaillent encore dans la ville de Tchernobyl où des bars, un restaurant et même un hôtel fonctionnent toute l’année. À coté,
le Sarcophage de la centrale, bâti à la hâte, continue de brûler, et sous cet édifice on ne peut plus fragile, des fuites radioactives sont enregistrées régulièrement. Pourtant, cette ville fonctionne comme si la catastrophe n’avait jamais eu lieu. Ou du moins, comme si « l’accident » était un vague souvenir : les morts, ici,
se résument à ces quatre statues érigées à l’entrée du site, en guise de mémorial et la ville fantôme de Pripiat.

Un accident du temps

La catastrophe de Tchernobyl ne s’inscrit pas dans une continuité historique, mais constitue bel et bien une rupture cataclysmique. Le temps a été vitrifié par l’explosion et s’est transformé en éternité. La fin et le commencement se sont rejoints. Le temps d’après est éternel, celui d’avant a disparu. Tchernobyl est un accident du temps, mais d’un temps qui, à l’échelle de l’humanité, est placé sous l’horizon de l’éternité.

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