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Développement Durable en débat

En 2040, plus besoin de pétrole aux USA

Un interview de Amory Lovins par Laure Noualhat.

mercredi 27 mai 2009
Posté par juliette

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Par Laure Noualhat.

Amory Lovins

Cela fait bientôt 33 ans que cet homme détient la solution aux problèmes énergétiques. Time magazine vient d’ailleurs de lui rendre hommage en le classant parmi les 100 personnalités de l’année. Amory Lovins, de passage à Paris pour la promotion de son ouvrage consacré au capitalisme naturel (publié aux Etats-Unis en 1999, ndlr), est un pionnier discret. Au sein de l’Institut Rocky Mountain, think-tank qu’il a créé en 1983, il conseille de grosses entreprises comme le constructeur automobile Ford ou le chimiste Dow Chemical en matière d’efficacité énergétique, et peut se targuer d’avoir l’oreille des plus proches conseillers d’Obama sur la question. Ce type voit loin : il promet que les Etats-Unis pourront intégralement se passer de pétrole en 2040. Entre deux coups de fourchette, interview.

Quel rôle joue l’Institut Rocky Mountain ?

Nous pratiquons ce que j’appelle l’acupuncture institutionnelle. Nous intervenons auprès des grosses entreprises comme Ford, Dow Chemical, Boeing, ..., pour les convertir à l’efficacité énergétique. Investir dans une usine qui fabrique des fenêtres super isolantes coûte 1000 fois moins cher que de produire toujours plus d’électricité en construisant de nouvelles centrales. Nous pensons qu’il faut échanger les megawatts par des negawatts, c’est à dire des watts que l’on n’a pas besoin de produire puisqu’on ne les consomme pas. Et les grandes entreprises comprennent très bien cela. Et je pense que les changements majeurs sont souvent conduits par les grosses entreprises. Ce n’est pas surprenant quand on comprend qu’économiser de l’énergie et des ressources peut s’avérer très profitable. Dow Chemical a investi un milliard de dollars dans les économies d’énergie et ils ont économisé 9 milliards de dollars en quelques années. Dupont de Nemours a diminué ses émissions de CO2 de 80% par rapport à son niveau de 1990. La flotte de camions de Walmart consomme 25% de carburant en moins. Et il existe de nombreux autres exemples.


Pensez-vous que les choses sont en train de changer ?

Oui. A la création de l’Institut, nous étions une poignée d’amis sans argent. Aujourd’hui, nous avons près de 90 employés et un chiffre d’affaires de 13 millions de dollars. Il existe une profusion de gisements de negawatts : dans le bâtiment, les transports, le chauffage, … De la même façon, il y a les barils de pétrole et ceux que l’on ne consomme pas, les nega-barils.


Que pensez-vous du modèle énergétique français basé sur le nucléaire ?

La France me fait l’effet d’une île de politique plutôt hermétique entourée par une mer de réalité qui s’appelle le marché économique. L’industrie nucléaire pense que ses principaux concurrents sont les usines à charbon ou à gaz, bref, les grosses centrales d’énergies fossiles, alors que ses principaux concurrents, à mon sens, sont l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Les adeptes du nucléaire pensent que les centrales énergétiques doivent être grosses alors que le futur appartient aux petites centrales électriques. Ceci dit, je tenais à remercier le gouvernement français d’avoir mis en oeuvre une de nos idées développées dans les années 70, le bonus-malus. Déjà à l’époque, nous pensions qu’il fallait récompenser les vertueux utilisateurs d’appareils énergétiquement efficaces.

Vous ne pensez pas que le nucléaire peut aider à lutter contre le réchauffement climatique ?

Par euro dépensé, les nouvelles centrales éviteront 2 à 20 fois moins d’émissions de CO2 en 20 à 40 fois plus de temps que l’efficacité énergétique, couplée à des énergies renouvelables (démonstration). Le temps que les nouvelles centrales nucléaires entrent en fonctionnement, il y aura eu un tel saut technologique dans le photovoltaïque, qu’il vaut mieux commencer à économiser l’énergie et décentraliser les réseaux électriques. Le bâtiment de l’Institut Rocky Mountain (un pur bonheur...), construit en 1983, est complètement autonome, il produit sa propre énergie et ne tire aucune électricité du réseau. C’est donc possible. Aujourd’hui, il peut produire plus d’énergie qu’il n’en consomme. Lorsqu’il y a eu des coupures électriques à New York, le seul bâtiment encore éclairé était le poste de police de Central Park. Non relié au réseau, il fonctionne avec son propre générateur.

La nouvelle administration américaine a-t-elle compris les enjeux énergétiques du XXIème siècle ?

Je pense qu’à la tête du secrétariat d’Etat à l’énergie, nous avons le groupe de leaders le plus doué qu’aucun gouvernement ait jamais connu. Avant d’être nommé, Steve Chu, actuel secrétaire d’Etat à l’énergie et prix Nobel de physique, dirigeait le laboratoire le plus en pointe sur l’efficacité énergétique, le Berkeley National Lab. Tous les espoirs sont donc permis.

Qu’espérez-vous des négociations climatiques qui se dérouleront en fin d’année à Copenhague ?

Dans les discussions climatiques, on entend beaucoup parler de coûts et du fardeau que la lutte contre le réchauffement représente. Ces négociations seraient bien faciles à boucler si les délégations en présence comprenaient que la protection du climat est très profitable économiquement. C’est ce que certaines grosses entreprises ont compris. De toute façon, le secteur privé a toujours un temps d’avance sur les gouvernements.

Donc, vous êtes plutôt pessimiste sur la capacité du monde à gérer la crise climatique...

Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Quand je vois un verre à moitié rempli, je ne me demande pas s’il est à moitié plein ou à moitié vide, je constate qu’il est deux fois trop grand et qu’il faut le reconfigurer pour qu’il soit utilisé de façon optimale. Je suis de ceux qui travaillent sur les solutions : je préfère rendre l’espoir possible plutôt que de rendre le désespoir convaincant ("Make hope possible not despair convincing", joli). En matière d’énergie, c’est la même chose. Peu importe ce qui vous motive, la sûreté nationale, la compétitivité de votre économie, l’emploi, le climat, ..., il faut é-co-no-mi-ser. L’efficacité énergétique sera toujours moins chère que le pétrole.

Dans votre ouvrage, Capitalisme naturel, enfin édité en France, vous expliquez que la prise en compte des hommes et des ressources, s’inspirer de la nature, permet de gagner beaucoup d’argent...

Gagner des profits motive toutes les entreprises et beaucoup d’individus. Je n’ai aucun problème avec les profits gagnés honorablement. J’espère seulement que les bénéficiaires sauront placer leur argent dans des usages bénéfiques et bienveillants.

Vous dîtes que le PIB n’est plus un indicateur pertinent. Par quoi le remplaceriez-vous ?

Beaucoup de chercheurs développent des indices comme le Net Material Welfare, qui prend en compte les nuisances des biens et des services (plutôt que de les intégrer comme on le fait avec le PIB) et qui soustraie la destruction ou l’épuisement des ressources naturelles (plutôt que de les considérer comme un revenu).

Tous les Humains peuvent-ils vivre l’American way of life ?

En principe, avec une optimisation des usages et la fin de tous les gaspillages, les 6,7 milliards que nous sommes pourraient tous avoir le standard de vie américain, mais cela n’est probablement pas nécessaire, ni forcément désirable. Lorsque l’on a demandé à Ghandi ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, il a sèchement répondu « Je pense que ce serait une très bonne idée ». Mais l’American way of life se transforme. Une portion significative d’Américains, que certains estiment à au moins 20%, vivent déjà dans la frugalité élégante ou la simplicité volontaire. Une proportion en progression à cause de la récession économique actuelle.

Etes-vous un partisan de la décroissance ? Pensez-vous qu’une croissance infinie est possible sur une planète aux ressources finies ?

Une croissance infinie de richesses matérielles, non. Mais une croissance infinie d’accomplissements humains, oui. Le marché est un superbe serviteur, un mauvais maître et la pire des religions. Son utilisation responsable requiert une attention de tous les instants. Il faut se demander ce que l’on veut et ce dont on a besoin, à combien on estime le « assez » et comment devenir de meilleurs êtres humains : c’est cela le but des processus économiques, qui, après tout, doivent exister pour servir les hommes et pas eux-mêmes. Toutes les religions nous préviennent contre le matérialisme. Par exemple dans l’Ancien Testament, l’Ecclésiaste nous dit que tout est vanité et que celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent. Les textes religieux enseignent tous que c’est idiot et futile d’essayer de répondre à des besoins immatériels par des moyens matériels. Malheureusement, nous avons d’énormes industries et entreprises dont l’unique objet est de persuader les gens qu’ils veulent des choses dont ils n’ont pas du tout besoin.

Six pieds sur Terre, c’est le titre du blog de Laure Noualhat.

Journaliste, Laure Noualhat travaille sur les sujets environnementaux depuis 2003 et signe régulièrement dans la page Terre du quotidien Libération (une référence). Depuis, elle admet qu’il lui est impossible de faire autre chose. Ayant l’étrange sensation d’être à bord d’un bolide polluant, face à un mur, je tente d’alléger chaque jour mon « empreinte écologique »... dit-elle sur sa page de présentation. Avec un ton bien à elle (souvent plein d’humour) et sans langue de bois, Laure Noualhat nous invite à la réflexion pour notamment essayer de répondre à cette question : arriverons-nous à freiner à temps ?

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