« On ne comprend plus nos forêts parce qu’on refuse de regarder le métabolisme du vivant. » En croisant les données de l’IPBES, l’ONF, l’INRAE, la FAO et des observatoires européens, Nicolas CAMPS, Conseiller environnemental et rédacteur scientifique, montre comment deux siècles de gestion forestière des “tiges de carbone” et quelques décennies d’agriculture chimique ont désactivé les boucles fonctionnelles qui faisaient tenir les forêts : insectes, oiseaux insectivores, chauves‑souris, champignons, bois mort, sols vivants, zones humides.


Conseiller environnemental et rédacteur scientifique
Dans cette tribune, Nicolas CAMPS nous rappelle la perte de près de 75% de la biomasse d’insectes, le déclin des oiseaux insectivores (≈ 40%), des chauves‑souris (–40 à –80%), la disparition du bois mort (≈ 1/3 de la biodiversité forestière) et l’impact direct des herbicides, fongicides et insecticides sur les mycorhizes, la glomaline et les cycles microbiens. Il montre que la sécheresse est d’abord un phénomène biologique : quand on coupe la pompe biotique, les territoires cessent de condenser l’eau. L’enjeu est de sortir de la fiction “on replante et ça ira mieux” : une plantation monospécifique sur sol stérilisé n’est pas une forêt, c’est un décor. Sa proposition est claire : passer d’une logique de stock à une logique de métabolisme et remettre au centre ce qui fait vraiment tenir une forêt, les cycles du vivant.
La France gère ses forêts comme un stock de bois
Depuis deux siècles, la France gère ses forêts comme un stock de bois. Cette vision, héritée du modèle napoléonien, a façonné un paysage forestier où l’arbre est considéré comme une unité de production, une “tige de carbone” à optimiser. Ce logiciel, conçu pour une époque où l’on ignorait tout de la thermodynamique du vivant, arrive aujourd’hui à son point de rupture. Car une forêt n’est pas un stock : c’est un métabolisme. Et un métabolisme ne fonctionne que si toutes ses boucles fonctionnelles eau, sol, insectes, champignons, oiseaux, chauves‑souris, strates végétales, bois mort sont intactes.

L’arbre n’est pas le début : c’est la fin
L’erreur fondatrice de la foresterie industrielle est d’avoir confondu structure et fonction. On a cru qu’en plantant des arbres, on reconstruisait une forêt. Mais l’arbre n’est pas le début : c’est la fin. Il ne peut s’installer, croître et résister que si la strate herbacée protège le sol du choc thermique, si la strate arbustive héberge le “logiciel” écologique insectes, oiseaux insectivores, chauves-souris, petits mammifères et si les sols sont vivants, poreux, mycorhizés, capables de retenir l’eau et de dissiper la chaleur.
Planter des arbres sur un sol nu
revient à installer une climatisation
dans une maison sans murs :
le climat frappe directement la structure, et le système casse.
Un sol nu n’est pas un sol pauvre : c’est un sol mort
La disparition des strates basses a supprimé le tampon thermique qui préserve le sol. Sans couverture végétale, la terre surchauffe, l’évaporation s’emballe, la condensation froide disparaît et le cycle de l’eau s’interrompt dès les premiers centimètres. Un sol nu n’est pas un sol pauvre : c’est un sol mort. Et un sol mort ne peut pas porter une forêt, quelle que soit la quantité d’arbres plantés.
À cette erreur structurelle s’ajoute un facteur plus profond encore : la chimie agricole. Les évaluations internationales, notamment celles de l’IPBES, montrent que les pesticides sont l’un des principaux moteurs de l’effondrement du vivant. Être honnête, c’est reconnaître que la chimie n’a pas seulement “aidé” la production. Elle a désactivé les cycles qui permettaient au vivant de fonctionner. Herbicides, fongicides et insecticides n’ont pas seulement éliminé des “ravageurs” : ils ont détruit les symbioses mycorhiziennes, perturbé les bactéries du cycle de l’azote, réduit les exsudats racinaires, supprimé la glomaline, affamé les insectes et rompu la chaîne trophique du sol.
La disparition de tout ce qui fabriquait la résilience
En quelques décennies, l’Europe a perdu près de 75 % de la biomasse d’insectes, selon plusieurs études longitudinales reprises par l’IPBES. Les oiseaux insectivores ont décliné d’environ 40 %, et les chauves‑souris régulateurs trophiques essentiels ont chuté de 40 à 80 %, selon les espèces, d’après les observatoires européens de la faune. Ces chiffres ne décrivent pas un effondrement partiel : ils décrivent la disparition de tout ce qui fabriquait la résilience.
À cela s’ajoute un autre effondrement silencieux : la disparition du bois mort dans les plantations industrielles. Le bois mort représente près d’un tiers de la biodiversité forestière, un chiffre rappelé par l’ONF, l’IPBES et la FAO. C’est lui qui nourrit les champignons lignivores, les coléoptères saproxyliques, les bactéries spécialisées, les oiseaux cavernicoles, les chauves-souris arboricoles, les amphibiens, les bryophytes. C’est lui qui structure les sols, retient l’eau, crée des microclimats, amortit les chocs thermiques, stocke le carbone lent et sert de matrice à la régénération naturelle.

Une forêt sans bois mort
n’est pas une forêt : c’est un décor.
Et ce décor ne tient pas. Sans insectes, sans oiseaux insectivores, sans chauves‑souris, sans champignons, sans micro-organismes, sans bois mort, le carbone ne descend plus dans le sol, la matière organique ne se forme plus, les agrégats se délitent, la porosité s’effondre et la glomaline disparaît. Le sol cesse d’être un organisme vivant pour devenir une simple surface minérale, incapable de retenir l’eau, de dissiper la chaleur ou de reconstruire sa structure. La disparition de cette matrice vivante n’est pas un symptôme : c’est la cause profonde de la panne des cycles. C’est elle qui explique pourquoi les sols s’assèchent, pourquoi les forêts meurent debout, pourquoi les territoires perdent leur capacité de condensation et pourquoi les nuages bas disparaissent.
Les champignons sont la charpente invisible du climat terrestre
Les champignons jouent ici un rôle encore plus fondamental qu’on ne le croit. Ils ne sont pas seulement des décomposeurs : ils sont la charpente invisible du climat terrestre. Leurs spores figurent parmi les plus puissants noyaux de condensation biotiques connus. Ils participent à la formation des nuages bas, à la régulation de l’humidité atmosphérique et à la dynamique des pluies continentales.
Une forêt sans champignons
n’est pas seulement une forêt sans sol : c’est une forêt sans climat.

Une forêt ne reçoit pas la pluie : elle l’appelle
Une forêt ne reçoit pas la pluie : elle l’appelle. Les travaux sur la biogéochimie atmosphérique montrent que les spores fongiques, les terpènes, les fragments microbiens et les exopolymères jouent un rôle majeur dans la formation des noyaux de condensation. En éliminant les insectes, les oiseaux insectivores, les chauves-souris, les champignons et le bois mort, la chimie et la sylviculture industrielle ont coupé la pompe biotique. Les territoires ne s’assèchent pas par manque de pluies, mais par une perte de fonction.
La sécheresse n’est pas un phénomène climatique : c’est un phénomène biologique.
Le modèle économique de la foresterie industrielle est intenable
Dans ce contexte, le modèle économique de la foresterie industrielle devient intenable. Les projections de l’IPBES et de plusieurs instituts européens convergent : jusqu’à 80 % des plantations industrielles pourraient échouer d’ici la fin du siècle. Les peuplements monospécifiques, dopés, sans réseau mycorhizien, sans bois mort, sur des sols stérilisés, ne résistent ni aux chocs thermiques, ni aux sécheresses, ni aux maladies, ni aux incendies. Ce n’est pas une opinion : c’est une mécanique. Continuer à subventionner la plantation de tiges dans des milieux dont les cycles sont rompus est un non sens financier.
On finance une agonie industrielle
plutôt qu’une résilience biologique.
La forêt de demain sera une infrastructure biophysique complète
La conclusion s’impose : il faut réinvestir dans le métabolisme, pas dans le décor. Une forêt fonctionnelle met trois siècles à retrouver ses boucles complètes. Nous n’avons plus ce temps. L’investissement du futur doit changer de cible : restaurer les strates herbacées et arbustives, réhydrater les territoires, sortir de la chimie pour réactiver les cycles microbiens et le nœud écologique, redonner vie aux zones humides, remettre du bois mort partout où il manque, car c’est lui qui porte un tiers de la biodiversité et une part essentielle de la fonction forestière.

Sans cycles, pas de sol.
Sans sol, pas de forêt.
Sans forêt, pas de climat stable.
La forêt de demain ne sera pas un alignement de tiges. Elle sera une infrastructure biophysique complète ou elle ne sera pas. Il est temps de débrancher le logiciel napoléonien avant que le système ne s’éteigne définitivement.

Bibliographie indicative (sources institutionnelles et scientifiques)
- 1. Effondrement des insectes oiseaux et chauves-souris
- IPBES Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services 2019. Synthèse mondiale sur l’effondrement du vivant incluant les tendances sur les insectes oiseaux et mammifères.
- IPBES Assessment Report on Pollinators Pollination and Food Production 2016. Données sur le déclin massif des insectes pollinisateurs.
- European Bird Census Council EBCC European Breeding Bird Atlas 2020. Données sur le déclin des oiseaux insectivores en Europe.
- Bat Conservation Trust State of the UK’s Bats rapports annuels. Tendances de 40 à 80 % selon les espèces de chauves-souris.
- Hallmann et al. 2017 PLOS ONE. Étude emblématique montrant la perte de 75 % de la biomasse d’insectes en 27 ans dans les réserves naturelles allemandes.
- 2. Sols cycles biogéochimiques glomaline mycorhizes
- INRAE Références sur la biologie des sols et les cycles du carbone et de l’azote. Travaux sur les microorganismes la glomaline la porosité et les agrégats.
- FAO State of the World’s Soil Resources 2015. Données globales sur la dégradation des sols et la perte de fonction.
- Smith et Read Mycorrhizal Symbiosis Academic Press. Référence scientifique majeure sur les symbioses mycorhiziennes.
- European Soil Data Centre ESDAC. Données sur la dégradation des sols européens.
- 3. Champignons bois mort et biodiversité forestière
- ONF Indicateurs de gestion durable des forêts françaises. Données sur le bois mort la biodiversité forestière et les habitats saproxyliques.
- FAO Global Forest Resources Assessment 2020. Données sur la structure forestière le bois mort et les fonctions écologiques.
- Lonsdale et al. 2008 Biological Conservation. Études sur les coléoptères saproxyliques et la biodiversité liée au bois mort.
- FröhlichNowoisky et al. 2016 Microbiome and Atmospheric Processes. Travaux sur les spores fongiques comme noyaux de condensation biotiques.
- 4. Chimie agricole pesticides et effondrement des cycles
- IPBES Global Assessment 2019. Chapitres sur les pesticides comme moteur majeur de l’effondrement du vivant.
- EFSA European Food Safety Authority. Évaluations des impacts des pesticides sur les organismes non cibles.
- INRAE Études sur les effets du glyphosate sur les sols et les microorganismes. Travaux sur la voie du shikimate les mycorhizes et les cycles microbiens.
- PAN Europe Pesticide Action Network. Synthèses sur les impacts des pesticides sur la biodiversité.
- 5. Hydrologie zones humides condensation pompe biotique
- UNEP Global Environment Outlook. Données sur les zones humides et leur rôle dans la régulation hydrique.
- FAO The State of the World’s Forests. Chapitres sur l’évapotranspiration les cycles de l’eau et les forêts.
- Pöschl et al. 2010 Atmospheric Chemistry and Physics. Études sur les bioaérosols et la formation des nuages.
- Spracklen et al. 2012 Nature. Travaux sur la biotic pump et le rôle des forêts dans la pluie continentale.
- 6. Plantations industrielles monocultures risques et échecs
- IPBES Regional Assessments Europe et Central Asia. Données sur la vulnérabilité des plantations monospécifiques.
- FAO Global Forest Resources Assessment. Chapitres sur les plantations leur résilience et leurs limites.
- INRAE Travaux sur les risques sanitaires des monocultures forestières. Études sur les dépérissements maladies et vulnérabilité climatique.
- European Forest Institute EFI. Analyses sur les risques économiques et écologiques des plantations.
- 7. Histoire forestière modèle napoléonien gestion centralisée
- ONF Histoire de la gestion forestière française. Documents institutionnels sur l’héritage napoléonien.
- Ministère de l’Agriculture Archives forestières. Références sur la construction du modèle productiviste français.
- Travaux de géographes et historiens forestiers CNRS EHESS. Analyses sur la centralisation et la logique de stock.
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« Climat : La Grande Illusion du Thermostat Carbone«


