Dans La Dictature du carbone, un essai enlevé qui vient d’être publié aux éditions Fayard, Frédéric Denhez révèle la gabegie que recouvre cette dictature du carbone. Car hélas, c’est l’arbre qui cache la forêt ou plutôt l’indicateur qui permet au système de s’acheter – fort cher – une bonne conscience écologique pour continuer de plus belle. Il montre de manière claire et implacable quelles sont les autres critères qu’il faut prendre en compte pour redonner à notre société un avenir plus radieux et quelles solutions, plus contraignantes pour le système, doivent être mises en place au plus tôt.
Ingénieur en environnement de formation, Frédéric Denhez est un écrivain et journaliste scientifique spécialiste des questions d’écologie [1]. Membre du JNE (Journalistes Ecrivains pour la Nature et l’Ecologie), il signe sur le site de cette association un éditorial intitulé Pour en finir avec la dictature du carbone qui résume parfaitement les propos tenus dans son livre :
"Lire ce texte vous prendra environ deux minutes, soit une quarantaine de grammes de carbone. Ce n’est pas bien. L’imprimer pour le relire serait pire, car alors vous tireriez scandaleusement sur le réseau électrique. Aujourd’hui, le carbone juge notre vie. Nos gestes, nos achats, nos décisions. Son « bilan » est une radiographie très précise d’un système, d’une entreprise, d’un service public, d’un secteur économique, d’un quartier, d’une pomme… de vous. Voir le carbone, c’est observer le fonctionnement de notre société, ce qui s’échange, ce qui est perdu, ce qui arrive, est stocké, repart, ce qui est essentiel et superflu. Tout peut être traduit en carbone, c’est une question de facteurs d’équivalence. Le carbone est roi. Il est le juge suprême. L’évoquer, c’est parler de tout, de tous les problèmes d’environnement, de la société, mais c’est surtout ne rien faire.
Nous voilà donc maintenant avec un indicateur quasiment unique, technique, désincarné, autoritaire, dérangeant, abstrait, partiel. Est-il au moins utile ? Nous permet-il de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non. Le bénéfice des petits gestes est annulé par l’effet rebond qui compense l’efficacité énergétique, le « carbone gris » présent dans les importations (NDLR : autrement dit le carbone émis par la fabrication et le transport des produits étrangers que nous consommons), la tertiarisation de notre économie, la désindustrialisation-délocalisation de notre pays.
Les petits gestes ne servent à rien. Si ce n’est à confirmer l’individu dans la position de clé de voûte du système économique que le capitalisme lui a assigné : ami, tu dois consommer, consommer vert en suivant les étiquettes vertes et, parce qu’on t’a culpabilisé, sauver la planète en réduisant ton budget carbone. Pour les classes populaires dispersées par l’individualisme, c’est encore un peu plus les isoler, dans un monde qui n’est, décidément, qu’un amalgame de comptes. Réduire nos émissions, atteindre des objectifs de réduction, résumer sa vie à des échanges de carbone, voilà une façon qui ne contredit pas vraiment un monde qui cherche sans cesse la performance, la réduction des coûts, l’amélioration des flux, l’efficacité. Quant à l’action globale, ami consommateur, ne t’inquiète pas, car le Protocole de Kyoto a permis aux États d’abandonner la lutte au marché, forcément efficient. Le marché qui a créé un marché spécifique, entouré de marchés dérivés où l’on peut s’échanger des certificats d’économie d’énergie et des « émissions évitées » dans le cadre des mécanismes de compensation. Deux belles foutaises, car basées sur des scénarios fictifs (avec ou sans la chaudière à condensation par exemple) aussi divers qu’il existe d’officines les proposant, et, en ce qui concerne la compensation, fondée par un absurde fantasme d’ingénieur, la « neutralité carbone ». Mais l’essentiel est que j’ai compensé. Ouf, ma contrition est faite grâce à la magie de la science, dans une société de services où l’individu abandonne ses tâches ingrates à des intermédiaires rémunérés.
Changement ? En réalité, le carbone est aujourd’hui un produit financier, une monnaie. Une ligne comptable permettant d’ajuster un actif et un passif (carbone). Rien d’autre. De flingueur potentiel du système néolibéral, il en est devenu le premier porte-flingue. De la bonne huile pour faciliter les rouages. Le consulter comme une pythie ne fait qu’encourager le laisser-faire, car le temple où on l’a placé est toujours celui du court terme. Il faut réduire les émissions de carbone de l’élevage à viande ! Ne mangeons plus de viande ? Non, méthanisons les déchets, contrôlons toutes les molécules et évitons la fermentation en donnant des farines animales aux vaches. Dans deux à trois ans, vous constaterez une baisse spectaculaire de l’empreinte carbone… grâce à une technicisation poussée à outrance d’élevages regroupés pour rentabiliser les investissements. Tout le monde sera content, le productivisme sera vert. C’est vrai que manger moins de viandes provenant d’élevages à l’herbe, qui ont le mérite d’entretenir les innombrables fonctions biologiques et hydrologiques des prairies, ne s’observera sur le bilan en carbone qu’au bout de vingt ans. Un temps qui ne s’inscrit pas dans notre système de valeurs. Le carbone est devenu un alibi. Il est temps de le faire tomber de son si commode piédestal en l’obligeant à cohabiter avec d’autres indicateurs, écologiques et sociaux, dans un tableau de bord à l’élaboration duquel le peuple, par des conférences de consensus, doit participer. Un indicateur finit toujours par contraindre la réalité. Le PIB, comme le carbone. Que le peuple le reprenne en main, qu’il ne le laisse pas aux seuls « experts », pour en faire une arme contre le système économique. C’est le moment ! Une crise existentielle est un moment idéal pour briser des symboles, pour faire basculer d’un coup un système de croyances et de valeurs.
Contrairement à ce que nous dit le Principe de précaution, ce n’est pas parce que nous ne savons pas que nous n’agissons pas. C’est au contraire parce que nous savons quoi faire que nous ne faisons pas, parce que nous savons ce qu’il nous en coûterait : l’écroulement de notre système de croyances et de valeurs. Pour vivre avec cette contradiction, nous avons planté un totem, le carbone, dont nous n’écoutons que ce qui nous arrange. Écoutons-le une fois. Il nous dit que les piliers de notre monde sont la bagnole, l’hypermarché, l’achat compulsif, les trajets inutiles. Que le politique, conduit par nous, malmène ces symboles, et tout s’écroulera".
Je vous invite à regarder et écouter Frédéric Denhez qui intervenait dans le débat Pétrole, poison de notre démocratie pendant le Festival Mediapart, dimanche 27 septembre 2011. Interviennent également dans ce débat : Gregory Quenet, historien et directeur de la collection L’environnement a une histoire (Champ Vallon), Julien Vincent, historien et éditeur et Dalibor Frioux, auteur de Brut (Seuil) :
Fréféric Denhez était également l’invité de Denis Cheissoux dans l’excellente émission CO2 mon amour sur France Inter. Pour (ré)écouter cette émission diffusée samedi 1er octobre cliquez ici.
Enfin voici un extrait de la Dictature du carbone : "Si elles ne sont pas bien comprises, la mesure et la référence systématique au carbone ne peuvent que faciliter la déconstruction de l’État au profit de partenariats publics-privés, le glissement de la démocratie vers l’oligarchie d’experts. Parce que mesurer le carbone et y faire référence pour chaque décision participe de la comptabilisation de tout, à l’œuvre dans notre société depuis une dizaine d’années. Tout doit être compté, noté, aujourd’hui, pour être modélisé, afin d’atteindre des objectifs chiffrés dont la précision vaut sérieux. Parce que mesurer le carbone, c’est mettre en évidence des flux. Or, les flux, c’est justement ce qui anime notre système économique, fondé sur la circulation permanente, l’optimisation du temps passé, la productivité, la chasse au statique, la valorisation de la performance. N’avoir comme indicateur de notre avenir que le carbone, ses chiffres, ses flux, son habit mathématique, c’est prouver que la logique comptable est la bonne, qu’envisager la vie des hommes par ses seuls flux est la meilleure façon de réfléchir à son organisation. La recherche du « mieux », du mieux-vivre, du mieux-bouger, du mieux-manger, du mieux-vieillir, du mieux- travailler qui hystérise notre société et fait le bonheur des coaches et des bureaux d’études ne sera pas bouleversée demain par la quête obsessionnelle du mieux-carbone. Au contraire, elle sera plus encore enfermée dans quelques mains. À moins que le citoyen se réveille, que l’État retrouve ses racines, que la société réapprenne le sens du collectif : notre avenir, qui dépendra de l’état de nos biens communs, au premier chef la composition de notre atmosphère, ne peut pas être approprié, car il nous appartient. Déléguons, peut-être, mais sous notre gouverne. La dictature du carbone doit être l’aiguillon de notre réveil sociopolitique, pas celui de l’oligarchie qui fait profil bas depuis le début de la crise."
Références : La dictature du carbone de Frédéric Denhez - Editions : Fayard - Date de publication : 28 septembre 2011 - 300 pages- ISBN-13 : 978-2213662053 - Prix public : 19 €










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