La ville dense, souvent perçue comme un symbole de modernité, est devenue l’un des territoires où les vulnérabilités climatiques et sociales s’expriment le plus fortement. La concentration urbaine progresse (en France, près de 79 % de la population vit dans des unités urbaines, et 74% en Suisse) tandis que l’accès direct à des espaces naturels reste inégal. Avis d’expert à Églantine Petit, Membre du conseil de la Fondation Etrillard et responsable du pôle environnemental, pour cette tribune Cdurable : « Renaturer la ville dense, un enjeu humain« .

le développement urbain
ne peut plus se concevoir sans intégrer pleinement le vivant
Canicules plus fréquentes (les centres urbains enregistrent des températures supérieures de 2 à 3 °C par rapport aux zones rurales), épisodes pluvieux intenses ou stress hydrique : ces phénomènes rappellent que le développement urbain ne peut plus se concevoir sans intégrer pleinement le vivant.
Renaturer la ville est l’une des réponses les plus directes à cette urgence. Mais encore faut-il s’entendre sur les mots car la renaturation est un concept qui dépasse la simple désimperméabilisation ou le fleurissement urbain.

Le sol, fondement d’une ville vivante
le sol est un écosystème complexe abritant plus du quart de la biodiversité mondiale
Longtemps considéré en ville comme un support technique, le sol est en réalité un écosystème complexe abritant plus du quart de la biodiversité mondiale. Un sol vivant assure des fonctions hydrologiques et climatiques majeures. Pourtant, en Europe, près de 70 % des sols sont dégradés. Redonner au sol sa capacité d’infiltration et de respiration est devenu essentiel.
Selon Caroline Gutleben Directrice de Plante & Cité « Les études montrent qu’une fois « libéré », le sol retrouve rapidement une activité biologique (vers de terre, micro-organismes, champignons) et redevient capable de stocker l’eau et le carbone. La régénération de cette “trame brune” est indispensable au développement des trames vertes et bleues. »

Adapter la ville au climat, au bénéfice de la nature et de l’humain
La nature en ville contribue à adapter le milieu urbain aux effets du changement climatique
La nature en ville contribue à adapter le milieu urbain aux effets du changement climatique. Ainsi, au-delà de la préservation de la biodiversité, la nature en ville est un levier de mieux vivre. Une méta-analyse internationale publiée dans The Lancet Planetary Health montre qu’une exposition régulière aux espaces verts est associée à une baisse significative de la mortalité toutes causes confondues.

Les espaces végétalisés réduisent le stress, améliorent la santé mentale, favorisent l’activité physique et renforcent les liens sociaux. L’OMS recommande au minimum 10 m² d’espaces verts publics par habitant ainsi qu’un accès à moins de 300 mètres d’un espace vert d’au moins 0,5 hectare. Or ces seuils sont loin d’être atteints partout, révélant de fortes inégalités territoriales. Dès lors quelles réponses apporter ?

Stratégie des petits pas et projets d’envergure pour une action conjuguée
Pour être durable, la renaturation doit être sobre et réaliste or dans les centres urbains les plus denses, la création de vastes parcs se révèle souvent compliquée. Pourtant, il est tout à fait possible d’y faire émerger des micro-corridors de nature : végétalisation des joints de pavés, micro-déscellements en pied d’immeuble, installation de plantes grimpantes… Cette « stratégie des pas japonais » contribue à recréer des continuités écologiques là où l’on ne les attend pas et transforme progressivement l’ordinaire urbain en un maillage vivant et fonctionnel.
Plusieurs villes en offrent des illustrations concrètes. À Montpellier, une politique volontariste de déploiement de plantes grimpantes a permis de créer de l’ombre et des abris favorables à la biodiversité, sans métamorphoser l’hyper-centre en jardin. À Lausanne, l’écoquartier des Plaines-du-Loup est composé de trames vertes qui facilitent la mobilité de la faune, et les noues végétalisées assurent une infiltration douce de l’eau.

Enfin, dans le 12ᵉ arrondissement de Paris, de petites surfaces bitumées sont rendues à la terre par des micro-déscellements, assurant ainsi des services écosystémiques de proximité.

Certaines opérations démontrent qu’il est aussi possible d’agir à plus grande échelle. À Rennes, les Prairies Saint-Martin ont transformé une friche en parc inondable intégrant prairies humides et gestion naturelle de l’eau.

À Zurich, le quartier de Greencity, construit sur un ancien site industriel, est un exemple de réintégration du vivant dans un projet dense : chaque îlot dispose d’espaces verts interconnectés favorisant les espèces locales.
Ces expériences montrent qu’une renaturation réussie ne se décrète pas : elle s’enracine dans l’histoire d’un lieu, dans ses usages et dans l’implication des habitants. Qu’elle procède par ajustements successifs ou par transformations d’envergure, chaque réalisation contribue à inscrire durablement la nature au cœur des dynamiques urbaines.
Un investissement pour le bien commun
Pour leur donner les moyens d’exister dans la durée, La question du coût
ne peut donc être éludée
Articuler petits pas et projets structurants suppose de leur donner les moyens d’exister dans la durée. La question du coût ne peut donc être éludée. Caroline Gutleben indique d’après des travaux récents, qu’une opération de renaturation « représente généralement un investissement compris entre 50 et 320 euros par mètre carré, selon l’état initial des sols. À première vue, la somme peut sembler conséquente. Pourtant, rapportée aux dépenses croissantes liées aux infrastructures “grises” de gestion des eaux pluviales ou aux impacts sanitaires des îlots de chaleur, elle apparaît comme un choix lucide, anticipateur et économiquement cohérent. »
Les retombées sont tangibles : la désimperméabilisation permet jusqu’à 30 % d’économies sur la gestion des eaux pluviales, tandis que les espaces végétalisés offrent un gain de confort thermique pouvant atteindre 9°C par rapport aux surfaces minérales.
Ces effets positifs dépassent largement l’échelle d’un aménagement isolé. Ils se mesurent à celle d’un quartier, d’une ville, et même d’une génération. C’est dans cette perspective que l’engagement d’acteurs privés guidés par l’intérêt général, comme la Fondation Etrillard avec son Prix « Nature dans la Ville », aux côtés des collectivités, prend tout son sens pour accompagner des projets à forte valeur collective.

Redonner toute sa place au vivant,
ce n’est pas opposer nature et urbanité, mais conjuguer confort, résilience
et justice sociale
Ainsi, prolonger la dynamique engagée, qu’elle prenne la forme d’interventions fines ou de transformations d’ampleur, revient à affirmer une vision. Redonner toute sa place au vivant, ce n’est pas opposer nature et urbanité, mais conjuguer confort, résilience et justice sociale. La ville de demain sera dense ; à nous de veiller à ce qu’elle demeure profondément humaine.
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