Face à la concentration du marché du livre et à la polarisation croissante des ventes autour de quelques best-sellers, une nouvelle maison d’édition indépendante entend rebattre les cartes. Blitz revendique un modèle économique fondé sur la prévente, une rémunération plus juste des auteurs et de faire de chaque livre un événement éditorial. Entretien Cdurable avec Jean-Samuel Kriegk
Dans un paysage éditorial dominé par quelques grands groupes, où près de 70 % du marché est concentré entre quatre acteurs majeurs, la place des maisons indépendantes se réduit. Les chiffres récents confirment la tendance : le marché recule, les ventes se concentrent, les retours augmentent, et une part significative des ouvrages finit au pilon. À cette fragilité économique s’ajoute une concentration accrue de la distribution et de la diffusion, qui complique encore l’accès au public pour les éditeurs indépendants.
C’est dans ce contexte que la nouvelle maison d’édition indépendante Blitz naît aujourd’hui comme une alternative à un paysage éditorial concentré. Un contre-pouvoir éditorial fort, adossé à une stratégie de financement et de promotion innovante d’essais et de bandes dessinées dans le débat public.
Blitz est fondée par Jean-Samuel Kriegk (ex-DG de KissKissBankBank), Thomas Mignot (entrepreneur culturel), Denis Robert et Françoise Holzer (fondateurs de Blast) ainsi que Soumaya Benaissa (coordinatrice éditoriale de Blast). Ensemble, ils ambitionnent de bâtir un modèle plus durable, plus transparent et plus équitable pour les auteurs comme pour l’ensemble de la chaîne du livre.


© Photo Francois-Holzer


Entretien avec Jean-Samuel Kriegk

Nous avons interrogé Jean-Samuel Kriegk sur la genèse du projet, son positionnement éditorial et la manière dont Blitz entend s’inscrire durablement dans le débat culturel.
Cdurable.info : la naissance de Blitz est-elle d’abord une maison d’édition ou un acte politique ?
Jean-Samuel Kriegk : C’est un peu les deux, mais d’abord la création d’une maison d’édition indépendante. On connaît la concentration médiatique très forte : aujourd’hui, 80 % de la presse appartient à une poignée de milliardaires. Dans le livre, la situation est comparable : environ 70 % du marché est contrôlé par quatre grands groupes, dont Hachette, Editis, Madrigall ou Média-Participations.
Dans ce paysage déjà très concentré, le marché du livre se polarise de plus en plus. Les chiffres 2025 viennent de tomber : le secteur recule encore de 1,6 %. Cela peut sembler faible, mais c’est significatif. Surtout, les ventes se concentrent sur un tout petit nombre de best-sellers. Il devient de plus en plus difficile pour des livres indépendants de trouver leur place.
C’est pour cela que nous arrivons avec un nouveau modèle économique, inspiré de mon expérience à la tête de KissKissBankBank. Il repose sur la prévente et le financement participatif, puis sur un travail classique en librairie. Pour la diffusion, nous nous appuyons sur Actes Sud, qui assurera la présence des ouvrages en librairie.
Chaque livre aura donc deux phases : une première phase de prévente en ligne, où l’on mobilise directement les lecteurs, puis une seconde phase en librairie. Nous tenons à défendre les libraires indépendants, eux aussi confrontés à la concentration du secteur, notamment dans la distribution. Quand on voit les mouvements autour de la Fnac ou les opérations financières de grands groupes, on constate que la concentration touche tous les niveaux de la chaîne. Dans cette bataille, il faut des éditeurs indépendants.

Votre passage par KissKissBankBank est-il la suite logique de votre réflexion ?
Oui, clairement. J’ai dirigé la plateforme pendant quatre ans, après avoir piloté le pôle culture. Nous avons testé énormément de campagnes, avec des succès et des échecs. Petit à petit, nous avons compris comment animer une campagne et valider ou non un projet éditorial.
On ne le dit jamais assez, mais l’échec peut être vertueux. Il vaut parfois mieux découvrir qu’un livre n’a pas de potentiel au moment d’une campagne de crowdfunding plutôt que d’investir massivement dans un ouvrage qui finira au pilon. En France, 17 % des livres partent au pilon. C’est un désastre économique et écologique : du papier détruit, des transports inutiles.
Le financement participatif permet de tester un projet auprès de lecteurs réels. Mais cela suppose d’avoir une communauté et de réussir à la mobiliser pendant 40 à 45 jours.
Pour notre premier livre, Le Mensonge et la Colère de Denis Robert, nous coéditons avec Blast. Nous partageons les coûts et les revenus. Blast dispose d’une communauté engagée de plus d’1,5 million d’abonnés sur YouTube. Les lecteurs comprennent que précommander le livre, c’est soutenir une maison indépendante en construction.
Le lecteur d’aujourd’hui veut participer à la naissance d’un projet, donner du sens à son acte d’achat. Sur notre page de campagne, des centaines de messages de soutien le montrent clairement.

La prévente agit-elle aussi comme un levier marketing ?
Oui, et c’est un point essentiel. Les taux de transformation sur une campagne sont faibles : il faut parfois que 200 à 500 personnes voient une page pour qu’une seule contribue. Mais cela signifie que pour chaque vente, des centaines de personnes ont entendu parler du livre.
C’est une formidable campagne de notoriété. Lorsque le livre arrive en librairie, il n’est plus inconnu : la couverture a circulé, le sujet a été évoqué, des lecteurs l’attendent déjà. Certains éditeurs de bande dessinée m’ont confié qu’ils vendaient en une semaine ce qu’ils vendaient auparavant en un an, grâce à ce modèle. La prévente permet d’asseoir la trésorerie et de réduire le risque, dans un métier où seul un livre sur cinq, parfois un sur dix, rentre réellement dans ses frais.
Si la campagne ne fonctionne pas, renoncez-vous au projet ?
Oui. Le budget total d’un livre comme celui-ci, campagne comprise, tourne autour de 75 000 euros. Pour une jeune maison, c’est considérable. Nous avons fait le choix de ne pas lever de fonds et de laisser le modèle s’auto-alimenter par le succès des campagnes. Si nous n’atteignons pas un seuil minimal, autour de 50 000 euros, nous ne rentrons pas dans nos frais. L’objectif est 75 000 euros. En dessous, le livre peut exister, mais la trésorerie serait fragilisée.
À terme, si la maison se consolide, nous pourrons prendre davantage de risques.
Blitz est-elle une émanation de Blast ?
Non. Il y a parfois confusion. Blast est une coopérative d’intérêt collectif. Blitz est une société par actions simplifiée. J’ai proposé à Blast de porter le projet au départ, mais l’équipe a estimé que l’édition n’était pas son métier. Nous avons donc créé Blitz.
Je suis associé avec Denis Robert et deux autres personnes liées à Blast, qui sont actionnaires minoritaires. Nous avons un contrat de coédition validé sans conflit d’intérêt. Certains livres seront coédités avec Blast, comme le premier, largement composé d’entretiens issus de la chaîne. Mais Blitz ne se limitera pas à cela. Nous discutons avec des militants, des créateurs et des influenceurs engagés sur l’écologie ou la justice sociale, sans lien avec Blast.
Votre ligne éditoriale est clairement positionnée. N’y a-t-il pas un risque d’entre-soi ?
Notre ambition est précisément d’élargir le lectorat. Nous ne voulons pas publier pour un public déjà acquis. Le livre de Denis Robert est conçu comme un ouvrage populaire, accessible, pédagogique.
Nous avons retravaillé les entretiens pour les rendre fluides et compréhensibles. Nous avons ajouté des notes, des contextualisations, des repères historiques. L’objectif est de proposer un véritable outil d’émancipation intellectuelle. Nous assumons une ligne éditoriale, justice sociale, écologie, féminisme, mais nous ne voulons pas être dans la réaction. Nous voulons proposer des livres solides, argumentés, accessibles.
Vous promettez une meilleure rémunération des auteurs. Comment ?
La prévente change la donne. Le panier moyen est supérieur au prix du livre, car les contributeurs achètent souvent des contreparties. Surtout, il n’y a pas d’intermédiaires sur cette phase. Nous avons donc mis en place un contrat en deux temps : une répartition plus favorable à l’auteur pendant la prévente et des taux plus classiques en librairie.
En librairie, l’éditeur perçoit moins de la moitié du prix du livre, et doit absorber tous les coûts. En revanche, si la campagne dépasse certains seuils, l’auteur peut percevoir une avance bien supérieure à celle proposée par un éditeur traditionnel.
Autre différence : cette avance n’est pas récupérable comme un avaloir classique. Dès l’arrivée en librairie, l’auteur touche des droits dès le premier exemplaire vendu.
À quoi ressemblera Blitz dans cinq ans ?
Nous ne voulons pas devenir un acteur massif ni entrer dans une logique de surproduction. Cette économie pousse souvent à publier toujours plus pour compenser les pertes. Cela ressemble parfois à une fuite en avant.
Nous préférons publier peu, peut-être trois livres la première année, puis au maximum une dizaine par an, et bien travailler chaque sortie. La campagne de prévente nous donne un indicateur fort. Elle permet d’ajuster les tirages et de limiter les retours. C’est un outil de régulation.
Dans cinq ans, j’espère que nous aurons prouvé qu’on peut faire moins de livres, mais mieux ; atteindre l’équilibre pour chacun d’eux ; rémunérer correctement tous les acteurs ; et réduire le risque économique. L’objectif n’est pas de faire du profit à tout prix. L’objectif est de construire un modèle plus juste, plus durable, et plus responsable pour toute la chaîne du livre.


