Face à la sixième extinction de masse, que pouvons-nous faire ? Pour répondre à cette question, l’astrophysicien Aurélien Barrau nous propose une démonstration implacable. Avec « Comment habiter le monde » en librairie ce mercredi 2 avril 2025 aux éditions Bayard, le directeur du Centre de physique théorique Grenoble-Alpes nous invite, avant tout, à penser autrement.

« On arrête tout, on réfléchit et ce n’est pas triste »
De l’Intelligence Artificielle aux satellites pour surveiller le climat, les progrès techniques se multiplient. Mais sont-ils vraiment une solution au problème ? Ne constituent-ils que de simples placebo, voire des obstacles à une vraie transformation ? « Notre frénésie de matérialité et d’agissements concrets, de gestes pratiques et d’actions immédiates, constitue sans doute le meilleur moyen de ne rien changer en profondeur et de ne pas opérer les véritables rénovations structurelles. Même avec les meilleures intentions. » argumente Aurélien Barrau. « Tout cela empêche de comprendre les vrais enjeux et de remettre en cause la charpente de nos attentes alors que c’est précisément ce qui importe. Mon impression, c’est que justement, en réfléchissant, on mène un travail beaucoup plus radical, beaucoup plus concret, beaucoup plus matériel et beaucoup plus efficient qu’en tentant de se conformer à de « bonnes résolutions » ou pire, en entreprenant des innovations techniques, qui peuvent être sympathiques, mais qui n’ont aucun intérêt fondamental. Pour être explicite : on peut s’astreindre, comme s’il s’agissait d’une contrainte morale ou politique, à moins prendre l’avion ou à manger moins de viande, mais il est infiniment plus important de découvrir que les saveurs qui n’ont pas le goût du cadavre et les vacances qui n’ont pas l’odeur du kérosène sont, en réalité, souvent beaucoup plus belles ».
« Nous nous trouvons au début de la sixième extinction massive de vie sur terre »
Aurélien Barrau, avec son talent habituel, secoue le lecteur qu’il invite à essayer de comprendre en détail, avec intelligence et finesse, les tragédies qui se déroulent autour de nous. Pour cela, l’astrophysicien propose trois faits fondamentaux qui sont faciles de garder en tête. Le premier est que nous avons détruit environ les deux tiers des populations d’insectes. « C’est un chiffre absolument faramineux sur une échelle très courte. C’est un effondrement » précise Aurélien Barrau. « Les mots sont très importants. Je ne vous conseille de ne pas dire que 70% des insectes ont « disparu » comme on le lit souvent. Lorsque l’on utilise « disparu », cela donne l’impression q’une sorte de tour de magie a eu lieu. C’est faux : ils ne sont pas volatilisés, ils ont été exterminés ». Le second fait, c’est que nous avons également tué les deux tiers des animaux sauvages en quelques décennies. « Pensez aux mammifères : aujourd’hui ils sont très essentiellement parqués dans des fermes-usines, prêts à être abattus avant d’avoir vécu » souligne Aurélien Barrau. Le troisième fait c’est que nous avons exterminés les deux tiers des arbres. En parallèle de ce qui touche les plantes, les ours et les papillons « les animaux humains sont également très impactés » poursuit Aurélien Barrau. « En une seule année, on estime qu’en Europe, environ cinq-cent-mille personnes décèdent prématurément à cause de la pollution. C’est un chiffre absolument faramineux. Rien d’autre, vraisemblablement, ne décime autant de gens, au moins dans les pays du Nord ».
« L’effondrement de la vie sur terre n’est pas ce qui va engendrer des maux, c’est le mal en tant que tel »
Pour Aurélien Barrau, il ne faut pas sur focaliser sur le réchauffement climatique. « L’obsession du climat est presque une arnaque d’ingénieurs qui veulent nous faire croire qu’on a affaire à un phénomène matériel qui attend une solution matérielle. (…) Le réchauffement climatique existe, il est très grave et il aura des conséquences désastreuses. Je ne nie pas l’existence de cette difficulté. Je nie le fait que ce soit la seule crise à laquelle faire face. » Pour l’astrophycisien, « les limites planétaires sont nombreuses et on ne peut pas se contenter de penser uniquement « climat ». » Acidification des océans, pollution, artificialisation des terres, destruction des habitats, surexploitation des ressources… l’auteur revient sur ces limites et fustige la manière dont nous abordons ces problématiques avec comme exemple « la chute » de la biodiversité. Il n’aime pas ce mot. Selon lui, il instaure « une sorte de logique comptable ». « On va dénombrer les espèces et faire des inventaires. On va remplir des tableaux Excel. Je pense que le vrai problème est déjà manqué quand on l’aborde ainsi. »
« On pense la façon de faire, presque jamais le sens de ce qui est fait »
Mais que faire alors ? Pour Aurélien Barrau, il est insuffissant de se focaliser sur la pérennité. « Celles et ceux qui s’intéressent un peu à l’écologie utilisent souvent l’argument du non-durable. La situation actuelle n’est pas tenable, plaident-ils ou argumentent-elles. C’est vrai. Nous consommons plus que ce que nous avons à disposition. (…) Mais une question encore plus importante que celle-là : quand bien même ce serait durable, est-ce que tout cela serait souhaitable ? »
Penser autrement. C’est bien l’intention d’Aurélien Barrau qui démonte les fausses « bonnes » solutions véhiculées notamment par les médias. Et si la réponse résidait dans un mode vie plus simple et plus poétique ? En redéfissent nos besoins, en ralentissant la productivité et en réapprenant à cohabiter avec la nature. Plutôt que de miser sur énergie infinie et une décarbonation de l’IA vouée à l’échec, il esquisse un avenir où décroitre pourrait enfin rimer avec prospérer. « Continuer à peaufiner et à optimiser les fonctions – décupler la techno-production – sans s’interroger sur leur pertinence relève d’une sorte d’aliénation » ajoute Aurélien Barrau. « Seule compte maintenant la révolution poétique qui engendrera une éruption de possibles et une irruption d’improbables ». L’enjeu de demain ne consiste donc pas à continuer à l’identique en faisant un peu moins de dégâts (« impossible et inutile » insiste l’auteur) mais à inventer une autre destinée. S’adressant aux jeunes, Aurélien Barrau conclut : « Le défi ne consiste pas, pour votre génération, à restreindre un peu vos émissions de gaz à effet de serre, ce qui serait si pénible, mais à inventer un autre monde. Chaque génération en a rêvé mais, vous, vous n’avez plus le choix. En ce sens, je vous envie presque. »

Comment habiter le monde : la conférence d’Aurélien Barrau
Vous pouvez également voir la conférence de Aurélien Barrau sur Youtube.